URAL MANÇO: Contributions

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LES CONFRÉRIES SOUFIES DANS LA SOCIÉTÉ TURQUE CONTEMPORAINE:

DE LA MYSTIQUE À LA STATISTIQUE?

Ural MANÇO

Chercheur au Centre d'Études Sociologiques 
des Facultés Universitaires Saint-Louis, Bruxelles

En tant que mouvement social et politique, l'islamisme turc est alimenté par la rapidité du changement social, l'approfondissement de l'occidentalisation et la précarité économique auxquels sont confrontées des masses populaires récemment urbanisées. Mais ce mouvement est également encouragé par la persistance du clientélisme électoral et la lente démocratisation du régime, qui a débuté avec la fin du règne du parti unique kémaliste en 1950 et a permis l'expression, certes surveillée par une armée gardienne de la laïcité de l'Etat, d'une telle volonté populaire. L'accès à la modernité sociale et à la participation politique des couches populaires va en fait de pair avec une affirmation islamique se référant à une sorte une sorte d'identité retrouvée. Cette affirmation devient une source de distinction sociale et une valeur refuge face à celles que le kémalisme a tenté d'imposer. Les repères, que l'islam militant institue dans les quartiers populaires, permettent de résister à l'atomisation et au changement permanent qui caractérisent la vie dans une société en mutation industrielle. Quel est le rôle joué par les confréries soufies dans ce mouvement?

Le mouvement islamiste en Turquie est essentiellement organisé par les confréries soufies historiques, elles-mêmes, ou par des communautés islamiques récentes d'origine soufie1. Représentant le sunnisme populaire, les confréries historiques du pays (Nakshibendi, Kadiri, Djerrahi, Roufaï, Rifaï,...) et les communautés islamiques modernes, nées durant la période républicaine (Suleïmandji, Nourdjou, Fethoullahtchi, Ishiktchi,...), dominent de loin l'islamisme turc, au détriment d'une multitude de groupuscules révolutionnaires, antagonistes entre eux et opposés aux confréries. 

Les confréries historiques et les communautés modernes sont elles-mêmes concurrentes les unes des autres. Il n'empêche que l'islamisme en tant que mouvement complexe et pluriel est aujourd'hui bien installé sur la scène socio-politique turque. Cependant, le mouvement islamiste n'est pas un phénomène neuf en Turquie et, contrairement à la situation dans certains pays arabes, il ne constitue pas nécessairement une opposition radicale au régime. L'islamisme des confréries soufies et des autres communautés islamiques a constamment fourni une force d'appoint au pôle conservateur du système politique turc, essentiellement composé par des partis laïques de droite. L'apparition d'une formation politique islamiste, fondée en 1970 (et interdite trois fois de suite depuis! - en 1971, en 1980, en janvier 1998), n'a pas empêché la poursuite des liens clientélistes des confréries avec les partis conservateurs non-confessionnels. C'est dans ce cadre que les confréries et les autres communautés islamiques ont contribué à porter au pouvoir des générations d'élites conservatrices. Depuis l'instauration du pluripartisme, le pôle conservateur a toujours remporté les élections et sa composante islamiste n'avait jamais assumé qu'un second rôle dans ce succès jusqu'au dernières élections générales en décembre 1995 où le parti islamiste de la Prospérité est devenu la première force politique du pays avec 21% des suffrages. Après un bref passage au pouvoir dans une coalition gouvernementale, entre juillet 1996 et juin 1997, le Parti de la Prospérité a dû quitter le pouvoir sous la pression des militaires et des médias laïques. Il vient donc d'être interdit par la Cour constitutionnelle d'Ankara pour "contravention à la laïcité des institutions étatiques".

Les confréries avaient déjà été interdites par le pouvoir kémaliste dès 1925, mais les plus importantes parmi elles ont survécu. Comme nous l'avons signalé, des nouvelles communautés islamiques, apparentées aux confréries historiques, ont même vu le jour à partir des années '40. Aujourd'hui, la solidarité confrérique ou celle des communautés modernes, qui offre des services scolaires, médicaux ou des aides philanthropiques et une guidance sociale et culturelle, s'organise autour de fondations pieuses. Pour certaines catégories modestes de la population, elles se présentent désormais comme une alternative aux carences des services publics. Elles sont financées par les dons des membres aisés, certaines sont exemptées d'impôt. Les confréries ou les autres communautés islamiques turques peuvent être définies comme des ensembles de relations clientélistes, qui distribuent un soutien moral et une assistance sociale en échange d'une obéissance religieuse et politique. Les ordres soufis monnaient leur force électorale potentielle sur l'échiquier politique. Ils se transforment progressivement en des sociabilités pragmatiques semblables aux groupes de pression occidentaux. L'intégration dans le système politique neutralise leur potentiel contestataire. Les modes et les contenus d'action qu'ils mettent en oeuvre deviennent compatibles avec le régime. Ni les confréries, ni les autres communautés islamiques semblent actuellement vouloir compromettre le principe de la sécularité de l'Etat et du droit, mais elles réclament en échange une certaine reconnaissance qui tarde à venir2.

Contrairement à des idées alarmistes très répandues les concernant, les confréries historiques et les autres communautés islamiques constituent des facteurs de stabilité et d'innovation en oeuvre dans la société turque contemporaine. D'abord, elles contribuent, à travers les activités associatives des fondations pieuses, au développement d'une société civile autonome de l'Etat. Celle-ci renferme une multitude de communautés qui fournissent de nombreux services, facilitant l'intégration sociale de déshérités plutôt que la subversion. Par ailleurs, les activités des sociétés commerciales et industrielles liées aux confréries ou aux autres communautés islamiques offrent de plus en plus d'emplois à leurs sympathisants. Ensuite, elles favorisent l'émergence d'un individu indépendant des catégories identitaires imposées par l'Etat, puisqu'elles se proposent de réislamiser la société de bas en haut, en convainquant d'abord les consciences individuelles. Enfin, elles suscitent dans le chef de leurs disciples le développement de la recherche d'une identité nouvelle, de paix intérieure et de qualité de la vie.

Cette mutation des confréries et des communautés, qui est cours depuis la fin des années '70, est sous-tendue par l'apparition et la participation politique de jeunes technocrates d'origine populaire et provinciale, notamment adeptes de confréries ou de communautés et aidés par elles dans leur ascension sociale. Depuis la décennie précédente, la Turquie connaît en effet une accélération de la circulation des élites dans les affaires, la fonction publique et la politique. L'émergence de cette élite islamique, qui fait de sa religion un outil concurrentiel ou une marque distinctive face aux anciens corps d'élites laïcs et occidentalisés, a renforcé une conception de l'islam conservateur quant à la morale, mais non violent et moderniste dans ses formes d'organisation. Le mouvement ascendant de la nouvelle couche élitaire rencontre, dans son attachement aux confréries, l'adaptation de celles-ci au monde moderne et leur transformation en groupes d'influence clientélistes. 

La modernisation ne va cependant pas sans mal. Les maîtres et les disciples ayant fraîchement eu accès aux cercles d'élite de la société turque sont progressivement devenus des hommes publics durant la dernière décennie. Le voile de mystère, source de mysticisme, qui couvrait ces sociabilités, s'est partiellement levé. Les activités des confréries et des autres communautés ont connu une large médiatisation, souvent très critique. Les ordres ont dû accepter le déclin de leurs traits de caractère fondamentaux, la "société d'interconnaissance" et l'enseignement du maître au disciple. Le cheikh s'adresse désormais aux siens à travers des publications périodiques. L'influence d'un cheikh n'est plus du tout mesurée en termes spirituels, comme l'immensité de son savoir théologique ou le nombre de miracles qui lui sont attribués, mais au nombre d'intellectuels, de technocrates ou d'hommes d'affaires qu'il est capable d'attacher à sa confrérie en tant que disciples. Tandis que le côté socio-politique et la dimension de solidarité économique des confréries se développent depuis les années '80, leur contenu mystique s'altère sans cesse. Concurrentes entre elles, les confréries et les autres communautés religieuses musulmanes sont de mieux en mieux organisées pour offrir des services éducatifs, médicaux et sociaux confessionnels privés et pour prendre en charge ainsi des secteurs non négligeables de la société qui leur sont philosophiquement proches, du berceau au cercueil, de la maternelle à l'Université, du diplôme à la retraite, grâce à leurs réseaux respectifs d'institutions actuelles ou en formation (écoles, associations socio-culturelles, coopératives, mutualités, caisses d'épargne, assurances,...).

Fondée en Asie Centrale au XIVe siècle, la confrérie Nakshibendi est, par exemple, un des ordres islamiques les plus importants de Turquie. Bien que divisée en différentes tendances, elle est la doyenne des confréries et est respectée à ce titre par les autres communautés islamiques du pays. Même si celles-ci la concurrencent désormais. Les différentes branches de la confrérie exercent une influence morale et politique auprès des électorats et des cadres respectifs des partis islamistes et nationalistes-islamistes, ainsi qu'auprès de certaines formations politiques laïques mais conservatrices. la branche qui est de loin la plus prépondérante par le nombre de disciples et en termes d'influence est celle qui porte le nom de la mosquée d' Iskender Pacha à Istanbul et qui est menée par le professeur de théologie à la retraite, le cheikh M. Es'ad Coþan. Rigoriste et austère à l'origine, cette branche de la confrérie tient un discours et a des activités qui attestent d'une modernisation, même si elle s'accroche encore à des positions théologiques (très) conservatrices. Ses cadres s'intellectualisent, et bien que d'origine modeste et provinciale, ils connaissent une mobilité ascendante. On retrouve de nombreux membres de professions libérales et technocratiques parmi ses disciples. Aujourd'hui, cette branche de la confrérie est davantage concernée par la vie associative, l'action sociale et les activités économiques que par le soufisme ascétique. Elle organise dans plusieurs localités turques un enseignement privé et des associations féminines; elle gère des sociétés commerciales, des maisons d'édition, des cliniques et des centres de vacances; et elle octroie des bourses d'études. Ses publications mensuelles, dont une revue politique généraliste (Ýslâm), une revue féminine (Kadýn ve Aile - Femme et Famille) et une revue de vulgarisation en sciences exactes (Panzehir- Antidote), tirent à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires. Plus récemment et dans l'attente de l'inauguration d'une chaîne de télévision, la confrérie a lancé une station de radio (Akra FM) largement diffusée à travers le pays. Le discours de la confrérie souligne systématiquement le droit de l'individu, qui a fait le choix de vivre en tant que croyant(e) et pratiquant(e), à accéder au progrès social, à l'épanouissement culturel et au développement économique. Le message de cette branche de la confréries Nakshibendi invite ses adeptes à conjuguer l'identité islamique choisie avec l'insertion dans la société moderne, la mobilité sociale ascendante, l'investissement financier et l'amélioration de la qualité de la vie et de l'environnement. Ce discours lie désormais la puissance de persuasion de la "Vérité" enseignée par la confrérie à la réussite sociale et à l'enrichissement de ses membres. Les études supérieures et l'entreprise économique finissent par devenir des devoirs religieux.

Pris sous l'angle qui vient d'être exposé, l'islamisme des confréries et des autres communautés ne paraît pas être une menace pour la Turquie, mais plutôt un défi. Leur évolution renforce, peut-être à leur insu, la tolérance, la liberté individuelle et accélère la circulation des idées, crée des pratiques syncrétiques ou éclectiques, et participe à la globalisation culturelle de la société turque. Même si l'objectif de départ demeure l'instauration progressive d'une société islamique, l'inéluctable inscription de ces sociabilités islamistes dans la modernité semble contribuer paradoxalement à l'évanouissement de cet idéal initial. L'insertion dans le système sabote le projet islamiste, puisque l'intégration au système, l'embourgeoisement des cadres et la clientélisation des groupes islamiques turcs provoque leur sécularisation progressive. 
 

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NOTES

1. Pour un développement détaillé de la question voir U. MANÇO, "Les confréries et l'avenir de la laïcité en Turquie", dans M. Bozdemir (dir.), Islam et laïcité. Approches globales et régionales, L'Harmattan, Paris, 1996, pp. 337-360.

2.  Sur l'évolution récente des relations Etat/Islam/Société en Turquie on peut consulter les articles suivants:
A. GÖKALP (1992), "La question religieuse en Turquie", Projet, n°231, pp. 23-30.
R. ÇAKIR (1992), "La mobilisation islamique en Turquie", Esprit, n°8-9, pp. 130-142.
N. GÖLE (1994), "La revendication démocratique de l'islam", Autrement, "Les Turcs. Orient et occident, islam et laïcité", Série Monde, n°76, Paris, pp. 126-137.
S. AYATA (1996), "Patronage, Party and State: the Politicization of Islam in Turkey", The Middle East Journal, vol. 50, n°1, pp.40-56.
M. HEPER (1997), "Islam and Democracy in Turkey toward a Reconciliation?", The Middle East Journal, Vol. 51, n°1, pp. 32-45.

Le présent texte a été publié dans: Nouvelle Tribune, N° 18, Octobre-Novembre 1998, pp. 122-124. Ural Manço est sociologue et chercheur au Centre d'Études Sociologiques Fac. Univ. Saint-Louis (FUSL), Bruxelles.

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Webmaster: Herman De Ley. Update: October 24, 2004.