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Introduction
Il est possible de décrire la
situation de la population active musulmane de Belgique comme assez
désavantageuse et précaire.
Les travailleurs musulmans (issus de l’immigration provenant de pays
musulmans) des deux sexes sont majoritairement peu qualifiés, non diplômés
et appartiennent à la catégorie professionnelle ouvrière. Ils sont employés
dans de mauvaises conditions de travail et de salaire dans les secteurs les
plus sensibles à la récession économique, aux variations conjoncturelles et
saisonnières. Ils sont également sujets à une nette discrimination à
l'embauche de la part des employeurs par rapport aux travailleurs nationaux
de qualification professionnelle comparable. En conséquence, le taux de
chômage observé chez les travailleurs musulmans est aujourd'hui largement
supérieur à la moyenne nationale tant pour les hommes que pour les femmes,
même si le taux d'activité professionnelle des femmes musulmanes est
inférieure à celui des femmes belges.
Dans le cadre de cette
contribution, nous nous interrogeons sur les relations entre les différents
phénomènes macrosociologiques qui affectent particulièrement les
travailleurs musulmans : la flexibilité et la précarité, d'un côté ; la
discrimination et la marginalité, de l'autre. Selon l'hypothèse retenue,
l'effet combiné de la discrimination ethnique et de la flexibilité accrue du
marché du travail approfondit la marginalité de la population active
musulmane et surtout celle de sa composante féminine. L'émergence de formes
atypiques de travail salarié et la précarisation des pans entiers de
l'économie, opérées dans le but de rétablir la compétitivité des
entreprises, semble plus facilement précipiter l'exclusion de la population
active musulmane du marché du travail que d'autres catégories de la
population.
L'état d'exclusion pourrait à son
tour encourager le développement d'activités économiques informelles et un
cloisonnement communautaire accru de cette population. N'ayant plus les
moyens de s'insérer dans la vie de la société d'accueil par les voies
légales, certains membres des communautés musulmanes pourraient privilégier
des voies informelles ou marginales afin de s'assurer un avenir, des revenus
et une (auto)valorisation. S'il est possible de citer les aspects humains
positifs du développement des solidarités ethno-nationales parmi les
musulmans de Belgique faisant face à une crise de l'emploi, il semble
également nécessaire de souligner les risques d'aggravation que cela
comporte en ce qui concerne la « normalisation de la marginalité », la
ségrégation ethnique et, plus particulièrement, la subordination ou encore
la « réclusion communautaire » accrue d'une partie des femmes immigrées
musulmanes.
Cette hypothèse se
vérifie-t-elle dans la réalité sociale belge ? Dans quelle mesure et avec
quelles nuances ? Quelle est la nature de la relation entre des phénomènes
tels que nous venons de citer : discrimination ethnique et/ou sexuelle,
précarisation du travail, marginalisation social ? Quel est le rôle joué par
la dérégulation du marché de l'emploi dans l'exclusion sociale et la
marginalisation des musulman(e)s de Belgique ? Quels sont les pratiques et
les stratégies des musulman(e)s sur le marché du travail (notamment le
travail dans les commerces ethniques, le travail au noir, le travail à
domicile, les réseaux d'emploi familiaux et communautaires) ? La nature du
travail (notamment le travail précaire ou le travail cloisonné dans la
communauté d'origine) est-elle un facteur de marginalisation sociale ?
Quelle analyse font des acteurs/actrices musulman(e)s de cette situation et,
en relation à cela, quelles sont les appartenances identitaires qu'ils
mettent en évidence ? Quels types de promotion et de protection de droits
préfèrent-ils (citoyen, syndical, communautaire, religieux) ? S'intégrant
dans une réflexion globale sur les effets sociaux de la flexibilité
croissante du travail et de la valorisation de la compétitivité des
entreprises sur des populations marginalisées, l'objectif du texte est de
proposer quelques éléments de réponse au sujet de ces questionnements.
Les mutations socioéconomiques
et l'exclusion du marché de l’emploi
Depuis les années '70, nous
assistons en Belgique comme partout ailleurs en Europe occidentale à
l'effritement des droits sociaux et au fractionnement du marché de l'emploi.
Ce phénomène touche le coeur du système social en affectant ses capacités de
socialisation et d'insertion socioéconomique durable des catégories
d'individus les plus fragiles en les éloignant du monde du travail. La
société salariale parvient de moins en moins à intégrer ces catégories qui
vivent un déclassement social du fait du chômage. Le travail stable se
raréfie dans nos pays. Les conditions d'accès à l'emploi se durcissent soit
par le rehaussement des exigences à l'embauche fixées par les employeurs,
soit par le cloisonnement accru des statuts juridiques d'accès à l'emploi,
qui est un obstacle essentiel pour le travail des immigrés.
Dans un système social où le
revenu professionnel et la protection sociale sont étroitement liés au
contrat d'emploi, le rapport au travail qu'entretiennent les individus
constitue la clé majeure de l'insertion ou de l'exclusion sociale. La
présence ou l'absence d'un emploi stable explique aujourd'hui en bonne
partie l'inégalité des statuts sociaux. D'une manière générale, ces
inégalités se creusent à nouveau dans les pays de l'Europe occidentale
depuis près d'un quart de siècle, après avoir connu une nette érosion durant
les trois décennies de croissance optimiste qui s'étaient succédées dans
l'après-guerre. Le passage des golden sixties aux années de crise
économique coïncide avec l'arrivée massive de la dernière vague
d'immigration de travailleurs et de leurs familles, celle qui provient des
pays musulmans.
A partir des années '80, on a pu
observer partout en Europe occidentale la prolifération de formes
atypiques d'emploi qui, pour les couches les plus fragiles de la
société, ont aujourd'hui presque achevé de détrôner la norme de la société
salariale que fut le contrat d'emploi à temps plein et à durée indéterminée.
Actuellement, les contrats à durée déterminée, les emplois à temps partiel,
les emplois intérimaires, les emplois informels non déclarés et donc sans
protection sociale, les emplois avec un salaire payé à la pièce, les emplois
subventionnés par les pouvoirs, les stages d'insertion professionnelle peu
rémunérés pour jeunes travailleurs, les « pauses carrières » avec embauche
temporaire compensatoire ou le travail indépendant de sous-traitance
(travail salarié caché) sont devenus des formes ou des statuts d'embauche
courants.
La distribution de cet emploi précaire est loin d'être égale selon les
sexes, les niveaux de qualification, de diplôme et l'appartenance nationale
ou ethnique.
Depuis la première crise
énergétique en 1973, les économies européennes ont connu bien des
transformations. Il est aujourd'hui possible de produire plus qu'avant, en
moins de temps et avec moins de main-d'oeuvre. Les travailleurs
d'aujourd'hui doivent aussi bénéficier de plus de qualification
professionnelle et d'adaptabilité aux changements pour pouvoir être
« employables » dans cette nouvelle économie. Les progrès technologiques
enregistrés depuis les années '70 ont occasionné une flexibilité accrue de
la production. D'un autre côté, la mondialisation ou la globalisation de
l'économie a provoqué une exacerbation de la concurrence internationale. Les
progrès techniques et la mondialisation ont profondément changé le monde de
l'emploi, l'organisation du travail et les modes de gestion de la
main-d'oeuvre.
Ce phénomène est simultané avec
un mouvement de précarisation générale de l'emploi qui a pris des formes
diverses hormis les modes atypiques d'emploi qui ont été cités : (1)
stagnation ou de blocage des niveaux des salaires ; (2) réduction de droits
et avantages sociaux (notamment la réduction des durées de préavis et des
indemnisations de licenciement, ce qui accroît la « flexibilité » de la
main-d'oeuvre) ; (3) chômage
de masse de durée de plus en plus longue ; (4) consolidation d'une économie
informelle ou souterraine non déclarée ; (5) durcissement du traitement
administratif et pénal des catégories sociales « marginalisées » en matière
d'accès au territoire des pays d'accueil, aux droits sociaux et au marché de
l'emploi (contrôle accru des chômeurs, des immigrés illégaux, des demandeurs
d'asile, du regroupement familial d'immigrés) ; (6) chantage à la
délocalisation des entreprises sous des « cieux plus cléments » aux
employeurs, ...
Entre le début des années '70 et
nos jours, l'offre de travail n'a cessé de baisser dans tous les pays de
l'Union européenne dans le secteur primaire (agriculture et mines) et dans
l'industrie. L'extraction minière a d'ailleurs presque complètement disparu
comme activité économique dans la plupart des pays de l'UE. Cette période
est celle de récessions économiques récurrentes qui ont occasionné
d'importantes pertes d'emploi dans l'industrie lourde. Le reflux
irréversible de l'emploi industriel peu qualifié est largement consommé. Les
rares emplois industriels qui se créent encore concernent majoritairement
des postes de travail nécessitant l'embauche de travailleurs qualifiés voire
hautement qualifiés.
Parallèlement à ce mouvement, le
nombre d'emplois offerts dans les services croît en permanence tant dans le
secteur privé que dans le secteur public.
Le plus souvent, il s'agit également de postes qualifiés même si le secteur
des services continue à occuper un grand nombre de travailleurs non ou peu
qualifiés. D'une manière générale, l'offre de travail non qualifié tend à
disparaître des marchés officiels d'emploi, sauf si les pouvoirs publics
financent de telles offres. Si des postes de travail peu ou pas qualifiés
arrivent encore à être créés c'est fréquemment sous la forme d'emplois à
statuts atypiques. Par contre, l'offre pour des postes qualifiés,
l'offre de postes à occuper en tant qu'indépendant (travailleurs extérieurs
à l'entreprise) et les offres de travail intérimaire ne cessent de croître
depuis la seconde moitié de la décennie '80.
La nature des activités du
secteur tertiaire se prête davantage que le secteur industriel au recours à
l'externalisation des coûts salariaux grâce à l'utilisation régulière de
sous-traitants qui n'hésitent pas à employer des travailleurs non déclarés,
d'intérimaires ou parfois même d'indépendants pigistes. Il ne serait
pas faux d'affirmer qu'entre 1974 et nos jours l'offre totale de travail
salarié officiellement déclarée a baissé dans la plupart des pays de l'UE.
Par ailleurs, l'accès à l'emploi dépend aujourd'hui plus qu'avant de réseaux
d'interconnaissance, de clientélisme politique ou d'un capital social, sans
liens objectifs avec les compétences professionnelles réelles, dont
pourraient bénéficier les travailleurs. Les filières informelles,
communautaires et privées d'embauche conduisent plus fréquemment à un emploi
que les filières publiques (annonces dans les médias) ou officielles,
organisées par les agences nationales ou régionales pour l'emploi.
Pendant cette même période, la
demande de travail a aussi sensiblement changé tant quantitativement que
qualitativement. La taille de la population active a lentement augmenté sous
l'effet de l'arrivée à l'âge adulte des baby boomers des années '60.
Qualitativement, la population active est de plus en plus diplômée et
qualifiée. La scolarité s'allonge dans tous les pays européens depuis les
années '70 et les taux d'étudiants aux études supérieures n'avaient jamais
atteint de tels sommets par le passé. L'enseignement supérieur et la
qualification professionnelle de niveau universitaire sont désormais devenus
des phénomènes de masse. A tel point que, l'emploi se faisant rare et
l'insertion professionnelle difficile, des travailleurs diplômés occupent de
plus en plus de postes ne correspondant pas à leur niveau réel de
qualification. Ce phénomène plutôt récent de dévaluation des diplômes
pénalise les travailleurs non diplômés ou peu qualifiés.
La population active est aussi de
plus en plus féminisée. Tant quantitativement que qualitativement, il s'agit
d'une transformation importante. Entre 1970 et 2000 par exemple, l'activité
professionnelle féminine a augmenté de 50% en Belgique avec l'arrivée d'un
grand nombre de jeunes travailleuses de « première génération » sur le
marché du travail.
A l'instar de la population active musulmane, l'arrivée massive de
travailleuses, d'origine autochtone ou immigrée, coïncide avec une période
de restructuration du marché de l'emploi qui a vu le développement de formes
atypiques d'embauche. Le fait qu'en Europe le travail des femmes de
toute origine est en général plus précaire que celui des hommes est sans
doute lié à ce phénomène structurel. Tant dans l'industrie que dans le
secteur des services, où travaillent une large majorité des femmes actives,
les travailleuses sont surreprésentées dans les professions subalternes
sujettes à la flexibilité des horaires et des rythmes de travail, ainsi
qu'aux contrats atypiques.
La population active musulmane de
Belgique a partialement suivi le mouvement général de la population active
totale. Alors que dans les années '70 elle était presque totalement composée
d'hommes non qualifiés travaillant dans l'industrie lourde ou l'extraction
minière, aujourd'hui elle s'est sectoriellement diversifiée même si les
musulmans continuent à occuper le plus souvent des postes d'exécution
subalternes. Contrairement à la grande majorité de leurs mères, beaucoup de
jeunes femmes issues de l'immigration musulmane cherchent aujourd'hui à
travailler. Le taux d'activité féminin semble augmenter lentement d'année en
année au sein de la population musulmane de Belgique. Les jeunes musulmans
des deux sexes, qui ont en grande partie été à l'école dans leur pays
d'accueil, sont aujourd'hui nettement plus diplômés que leurs parents même
si le rapport à la scolarité est encore assez douloureux dans cette
population et qu'elle est loin d'avoir atteint le niveau de scolarisation
moyen de la population autochtone.
En Belgique, il est possible
d'observer depuis le début des années '70 un approfondissement croissant de
la segmentation entre, d'un côté, les actifs occupés à des postes stables
et, de l'autre, les actifs occupés à des postes précaires ainsi que les
chômeurs de plus ou moins longue durée. Dans le cadre de cette économie
compartimentée, les actifs occupés stables bénéficient encore de contrats à
temps plein et de durée indéterminée. Même s'il leur arrive de faire un
passage au chômage (par exemple, à la suite d'une faillite ou d'une
restructuration), celui-ci est de courte durée : ils finissent par retrouver
un nouveau contrat à durée indéterminé. Inutile de dire que les actifs
occupés stables se recrutent parmi les membres les plus qualifiés, les plus
expérimentés et les plus diplômés de la population active. Ils exercent des
professions valorisantes et à responsabilité. Il s'agit majoritairement de
nationaux masculins. Ils travaillent le plus souvent dans de grandes
entreprises privées ou ils sont nommés comme fonctionnaires ou agents dans
le service public ou une entreprise parastatale. Les actifs occupés stables
bénéficient de rémunérations élevées, de possibilités de promotion, ainsi
que d'avantages sociaux. Les postes attribués aux actifs occupés stables
composent ce que les économistes ont nommé le marché primaire de l'emploi.
Les actifs occupés précaires se
partagent les postes offerts par le marché secondaire de l'emploi. Ces
travailleurs ont bien plus de chances de trouver un emploi à durée
déterminée qu'à durée indéterminée. Les postes offerts par le marché
secondaire peuvent être également et de plus en plus souvent à temps
partiel. Il s'agit d'occupations à bas salaires, garantissant peu de
protection sociale et pas d'avantages sociaux. Ce sont des postes de travail
subalternes ou d'exécution exposés à la flexibilité de l'organisation du
travail (notamment les horaires et les cadences de travail) et des
conditions d'embauche. La majorité des femmes actives, les travailleurs peu
qualifiés et les actifs immigrés ou d'origine immigrée, et notamment les
travailleurs musulmans, se retrouvent massivement comme les clients assignés
du marché secondaire de l'emploi où les offreurs de travail sont de petites
et moyennes entreprises, des entreprises de sous-traitance, des associations
sans but lucratifs, mais aussi et de plus en plus des collectivités locales
et des services publics ou semi-publics.
La dualisation qui est esquissée
ici entre un marché primaire et un marché secondaire de l'emploi peut se
former dans chaque secteur ou sous-secteur de l'économie nationale. La
segmentation est une des principales sources d'inégalités sociales et
professionnelles sur base de sexe, de nationalité, d'âge et de type de
formation. Des travailleurs, des entreprises ou des sous-secteurs
économiques entiers peuvent le cas échéant basculer d'un marché à un autre.
Les deux univers ne sont pas totalement étanches même si les passages du
marché secondaire vers le marché primaire sont plutôt rares. L'observation
même hâtive de la vie économique belge et européenne depuis la décennie des
années '70 donne à penser que le marché primaire se rétrécit graduellement
sous l'effet des transformations économiques qui induisent la
rationalisation et la restructuration de la production. En corollaire, se
développe le marché secondaire de l'emploi qui inonde les économies
nationales de formes d'emploi atypiques, flexibles à souhait et
insécurisants pour les travailleurs.
Les chômeurs ont des difficultés
à accéder même au marché secondaire de l'emploi. Les politiques publiques
d’emploi permettent, depuis le début des années '80, le financement de
postes de travailleurs peu qualifiés, la réduction temporaire des charges
patronales pour des postes d'exécution à créer, ou l’imposition de quotas de
jeunes travailleurs à embaucher. Ces politiques ont permis la mise au
travail de nombreux chômeurs, notamment de longue durée (de plus d'un an de
chômage) ou de moins de 30 ans. Cependant ces politiques ne permettent pas
un financement public de tels postes sur une longue durée faisant ainsi de
telles occupations des emplois précaires et passagers par nature. Elles
instaurent par la même occasion une « tournante » de chômeurs entre des
périodes d'emplois d'un an ou deux tout au plus et des périodes de retour au
chômage d'un à deux ans également. Ce type de trajectoires en dents-de-scie
affecte régulièrement les demandeurs d'emploi infrascolarisés (ne disposant
pas du diplôme d'études secondaires supérieures) et parmi ceux-ci
particulièrement les demandeuses et les demandeurs d'emploi d'origine
musulmane.
Les politiques publiques mises en
application en Belgique afin d'enrayer la montée d'un chômage structurel de
longue durée n'ont en fait pas pu être efficaces contre la crise de l'emploi
et l'augmentation de la sélectivité des employeurs. Au contraire, les
nouvelles politiques d'emploi ont accéléré le mouvement de précarisation
dans le monde du travail et l'externalisation des coûts salariaux par la
création de postes temporaires subventionnés par les différents niveaux de
pouvoir. Ces politiques plutôt « cosmétiques » ont probablement aussi
retardé jusqu'il y a peu l'avènement d'un débat et d'une revendication
claire concernant la réduction générale du temps de travail, qui semble
être, pour un grand nombre d'observateurs de la vie économique, la seule
vraie solution pour une réduction significative du chômage de masse.
Tout comme la population active
totale, la population active au chômage a également connu des changements
notables dans sa structure au cours des trois dernières décennies. Jusqu'à
la fin des années '80, la grande majorité des chômeurs était formée par des
licenciés infrascolarisés et peu qualifiés des deux sexes affectés par les
fermetures d'entreprises et les restructurations dans la grande industrie.
Parmi ceux-ci se trouvaient un nombre important de travailleurs musulmans
masculins de la première génération. L'ère des licenciements de masse est
aujourd'hui en bonne partie révolue. Il est vrai que l'essentiel des
industries européennes s'est, à l'heure actuelle, « rationalisée ». Mais il
n'en demeure pas moins que si on ajoute aux demandeurs d'emploi d'autres
catégories de travailleurs qui ont dû quitter prématurément le monde du
travail (comme les prépensionnés et les chômeurs « âgés », à qui l'on ne
demande plus de « chercher du travail »), les sans-travail « sortants », qui
ont connu une expérience de travail dans leur vie, occupent encore une part
importante dans la population du chômage de la plupart des pays européens.
Ces précisions ne doivent cependant pas voiler une réalité nouvelle et
inquiétante : les nouvelles recrues de l'armée du chômage sont de plus en
plus constituées par des jeunes, des femmes et des travailleurs appartenant
à la seconde génération de l'immigration musulmane, avec ou, le plus
souvent, sans diplôme. Ce qui veut dire que le chômage, qui accueillait
jusqu'à la fin des années '80 une population licenciée pour cause de
récession économique ou de restructuration technologique, et bénéficiant
d'allocations de chômage sans exceptions, commence à se peupler par une
autre population souffrant d'exclusion sociale, n'ayant jamais eu l'occasion
d'acquérir une expérience professionnelle et qui a peu de chances d'en
acquérir étant donné son infraqualification manifeste.
Les femmes, sans distinction de
nationalité ou d'origine ethnique, sont plus nombreuses à éprouver des
difficultés à trouver un emploi même si, dans le cas belge par exemple, les
femmes actives sont globalement plus diplômées que les actifs masculins.
A tout âge et en comparaison de travailleurs masculins de niveau d'études
semblable, la sélectivité accrue du marché de l'emploi joue souvent en
défaveur des femmes. Les femmes ont un accès « privilégié » à l'emploi
précaire avec de fréquents passages au chômage pour une part importante des
actives.
L'exclusion doit être considéré
comme une construction sociale. Elle est tout aussi liée à l'évolution des
rapports de production économique qu'à un état résultant d'attributs
individuels ou collectifs (âge, sexe, nationalité, appartenance ethnique,
diplôme, qualification, etc). Même si leur prise en considération est
nécessaire, les caractéristiques sociales des individus exclus n'expliquent
pas à elles seules la situation de marginalité de leurs porteurs.
L'exclusion actuelle de certaines couches de la population est également due
aux transformations structurelles récentes d'institutions importantes de la
vie économique et sociale (les politiques de l'emploi, les mécanismes du
marché du travail, l'inadaptation du monde scolaire à ses différents
publics,...) qui sont censées d'octroyer aux individus des ressources
financières et un statut social. L'exclusion est d'abord une absence durable
d'emploi et une perte de relations sociales consécutive à celle-ci.
Il faut donc souligner aussi le rôle des transformations du marché du
travail dans l'apparition récente d'un chômage de longue durée toujours
grandissant, insensible à la conjoncture économique même quand celle-ci est
dite « favorable à l'emploi ».
Les mécanismes de fonctionnement
du marché de l'emploi ont bien changé ces dernières années. La sélectivité
des employeurs s'est considérablement accrue. Aujourd'hui, il est établi que
l'entreprise privée pratique de plus en plus une discrimination contre les
demandeurs d'emploi qui ne correspondent pas aux critères d'employabilité
à la mode : autonomie, initiative, dynamisme, responsabilité, capacité
de reconversion, polyvalence, etc. Le diplôme sert de filtre. Le titre
scolaire est un atout, une condition nécessaire mais pas suffisante à
l'embauche. Dans l'acte d'embauche, la capacité du candidat à anticiper les
attentes de l'employeur est primordiale. Or la personnalité du candidat et
ses capacités psychologiques sont conditionnées par sa trajectoire sociale
antérieure. Ceux qui ont eu des difficultés de socialisation familiale,
scolaire et professionnelle antérieures, ceux qui ne bénéficient pas d'un
réseau de relations à faire valoir seront rapidement éliminés par les
employeurs. A ce niveau, les phénomènes de préjugés racistes et de
discrimination ethnique s'ajoutent comme handicaps supplémentaires mais ils
ne sont pas les seuls facteurs handicapants.
Au-delà de l'évolution des
structures socioéconomiques qui induisent de nouveaux critères d'employabilité,
les recherches sur différentes populations d'exclus du monde du travail ont
établi une échelle de vulnérabilité individuelle au risque de chômage sur
base de variables biographiques qui expliquent que certaines catégories de
la population sont davantage concernées par l'exclusion que d'autres. On
sait aujourd'hui que les mécanismes de sélection du marché du travail
fonctionnent en général au détriment des demandeurs d'emploi de moins de 25
ans et de plus de 45 ans. L'âge semble être le facteur le plus discriminant
sur le marché de l'emploi.
D'autres facteurs de
vulnérabilité suivent par ordre décroissant d'importance dans l'explication
de la situation individuelle de chômage. Ainsi les mécanismes de sélection
sur le marché du travail désavantagent généralement plus les femmes que les
hommes ; les travailleurs célibataires et isolés (notamment les femmes
seules avec enfants à charge semblent être très désavantagées) que les
mariés ; les infrascolarisés et non qualifiés que les diplômés et
qualifiés ; les chômeurs de longue durée que les chômeurs de courte durée;
les travailleurs étrangers ou d'origine immigrée que les nationaux de
souche ; les travailleurs résidant dans les quartiers populaires que les
habitants des quartiers plus ou moins aisés ; les demandeurs d'emploi non
indemnisés que ceux qui ont droit au bénéfice d'allocations de chômage.
Les mécanismes de sélection bénéficient en outre à ceux qui disposent d'un
capital social, de connaissances influentes ou de tout autre lien permettant
d'avoir un contact privilégié avec les employeurs.
Exclusion sociale et
positionnements identitaires des musulmans :
deux illustrations empiriques
Cette échelle de vulnérabilité
ne place pas l'origine nationale ou ethnique des demandeurs d'emploi comme
le premier des facteurs excluants. Mais en plus de leur origine étrangère,
les travailleurs musulmans accumulent très majoritairement la plupart des
autres variables stigmatisantes sur le marché du travail. Ils peuvent être à
la fois jeunes, peu diplômés, chômeurs de longue durée, résidants de
quartiers populaires et non bénéficiaires d'allocations de chômage.
Déstabilisés par le chômage ou l'incapacité physique des pères (travailleurs
de la première génération) consécutive aux accidents de travail ou aux dures
conditions de labeur qu'ils ont connu dans les mines ou l'industrie lourde,
les jeunes mêmes diplômés et naturalisés des familles musulmanes paient
actuellement un lourd tribut à l'exclusion sociale. Il va sans dire qu'ils
souffrent d'une discrimination à l'embauche pratiquée par un nombre non
négligeable d'employeurs.
La population immigrée dans son
ensemble mais plus spécifiquement la population musulmane a perdu depuis la
fin des années '70 sa légitimité historique. Venus, dans les années
'60, de milliers de kilomètres pour participer à la reconstruction et
contribuer à la croissance des pays européens, les immigrés musulmans sont
aujourd'hui mal aimés et stigmatisés partout en Europe. L'image de
travailleur docile, courageux et honnête que véhiculait l'immigré maghrébin
ou turc s'est complètement évanoui. Les musulmans sont aujourd'hui
considérés par l'opinion publique européenne comme une catégorie sociale
génératrice de problèmes : l'évocation de la population immigrée musulmane
renvoie plutôt à celle d'une jeunesse stigmatisée, marginale et délinquante.
Mais quel est le diagnostic posé
par les membres de cette population sur leur propre situation
socioéconomique ? Quels sont leurs positionnements identitaires nés en
réaction à l'exclusion sociale massive qu'ils connaissent ? L'objectif d'une
enquête récente
menée en Belgique francophone était de retracer la vision que de jeunes
musulmans ont de leur propre processus d'insertion socioprofessionnelle.
Nous citons ce travail en guise d'une première illustration des
positionnements identitaires. Les interviewés de cette enquête abordent
l'analyse de la société d'accueil sous l'angle des rapports sociaux
ethniquement hiérarchisés. Cette représentation est le fruit d'une
expérience de vie actuelle mais aussi celui d'une mémoire familiale qui n'a
jamais connu que la marginalité culturelle même au temps où les pères de la
première génération travaillaient dans l'industrie lourde. Pour les
interviewés, avec la crise des années '70 et l'avènement de nouvelles
générations issues de l'immigration, une société de « classes ethniques »
s'est substituée à la société salariale divisée traditionnellement en
classes sociales antagonistes sur base de l'appartenance professionnelle
uniquement.
Les nationaux, ou les Belges de
souche dans ce cas-ci, se trouvent en haut de la nouvelle
stratification sociale. D'après les interviewés, ceux-ci ont rarement des
problèmes d'insertion scolaire ou professionnelle et connaissent
proportionnellement peu de cas d'exclusion sociale. Ils placent les
descendants d'immigrés de l'Europe du Sud dans une catégorie intermédiaire :
la vie familiale, la trajectoire scolaire et l'insertion
socioprofessionnelle des Européens méridionaux leur semble être un peu plus
problématique. Mais les descendants d'immigrés européens se placent dans une
configuration qui rappelle plus la situation des Belges de souche que celle
des immigrés non européens.
Enfin, les interviewés placent
leur propre groupe, celui justement des immigrés et des descendants
d'immigrés non européens, au plus bas de l' ethnostratification qu'ils
esquissent. Ce groupe est tour à tour désigné en fonction de l'appartenance
national et/ou ethnique d'origine (les Marocains, les Nord Africains ou les
Arabes et les Turcs) ou celle de l'appartenance religieuse, en l'occurrence
musulmane. Sans surprise, c'est la catégorie hiérarchique qui connaît le
plus de problèmes d'insertion scolaire et socioprofessionnelle. Il s'agit du
groupe le plus exclu et le plus stigmatisé indépendamment d'une éventuelle
acquisition de la nationalité belge de plus en plus fréquent dans la
réalité. Pour les sujets de l'enquête, appartenir à une telle origine, c'est
partir perdant dans la plupart des cas. Les travailleurs marocains, turcs ou
musulmans doivent avant tout déjouer une série de préjugés et comportements
discriminatoires. Ils doivent dépenser leur énergie à apprivoiser des
interlocuteurs belges de souche et d'éventuels employeurs futurs.
Il est également intéressant à
signaler que les répondants à l'enquête refusent de présenter leur propre
groupe sous un jour monolithique. Les interviewés désignent différents
sous-groupes de musulmans. Ils parlent tout d'abord de ceux qu’on peut
appeler les « communautaristes », qui attachent une grande importance à la
perpétuation de la vie communautaire et des traditions. Ce sont des
musulmans généralement plus pratiquants que d'autres et ils affichent
volontiers des signes extérieurs d'appartenance : foulard, barbe, vêtements
traditionnels, préservation de la langue d'origine, etc. D'après les
interviewés eux-mêmes ce sont des musulmans qui « ne cherchent pas à
s'intégrer dans la société belge » ! Une partie non négligeable des Turcs se
situeraient dans ce sous-groupe. C'est dans cette catégorie qu'il serait
possible de rencontrer le plus fréquemment ceux qui vivent du commerce
ethnique ou d'activités économiques informelles.
Une deuxième catégorie pointée
par les sujets de l'enquête apparaît plutôt pathologique. Elle concerne les
exclus que nous appellerons « anomiques », qui sont plongés dans la
délinquance, la consommation de drogues ou dans d'autres pratiques
illégales. D'après les interviewés, la presse, la classe politique et
l'opinion publique belges se braquent sur ces deux premières catégories
davantage que sur le devenir de la troisième, qui semble leur être
majoritaire dans la population musulmane, surtout marocaine, et à laquelle
semblent aussi précisément appartenir les sujets de l'enquête. Pour les
interviewés, l'origine des préjugés et de la stigmatisation des musulmans se
trouve notamment dans l'acharnement médiatique sur les deux premières
catégories.
Enfin, le dernier sous-groupe
serait celui des musulmans qui « cherchent à s'intégrer ». Il est également
possible de les appeler les « assimilationnistes ». Selon les interviewés,
ceux-ci ne cherchent pas à afficher des signes d'appartenance ethnique ou
religieuse en distinguant leur comportement dans l'espace public occidental
et sécularisé de leur comportement dans la vie privée, plutôt proche des
origines mais discrètes. Par leurs pratiques socioculturelles quotidiennes,
ils cherchent à se « normaliser » et à se fondre dans la masse de la société
d'accueil : ils sont plutôt « Belges à l'extérieur et musulmans à
l'intérieur » ! Les membres de ce sous-groupe semblent être nettement plus
jeunes et bénéficient également d'une meilleure scolarité que les membres de
la catégorie des « communautaristes ». Parce qu'il cherche activement un
contact banalisé avec la société d'accueil, et notamment avec le monde du
travail en Belgique, que c'est ce sous-groupe qui souffrirait le plus de la
discrimination et des préjugés stigmatisants.
En écho à l'enquête dont les
résultats sont synthétisés plus haut, trois discussions de table ronde,
auxquels ont été invités des cadres d'associations belges, marocaines et
turques,
constituent la deuxième illustration de positionnement identitaire. Il
s'agit d'associations culturelles ou d'organismes militant pour la promotion
des droits des étrangers et l'égalité des chances, ou actives dans la lutte
contre la xénophobie et le racisme. Parmi les associations immigrées
invitées, certaines affichent nette identité islamique, tandis que d'autres
se définissent plutôt comme laïques ou encore préfèrent une identité
communautaire et nationale (turque ou marocaine). Dans la composition des
groupes de discussion, nous avons veillé à restituer le plus fidèlement
possible les différentes sensibilités politiques et philosophiques qui
existent au sein des populations turque et marocaine.
L'objectif des groupes de
discussion était de mettre en évidence la diversité des réponses musulmanes
à la situation d'exclusion vécue par tous. Les débats étaient orientés sur
trois axes : (1) l'interprétation de la position pour le moins désavantagée
ou discriminée des musulmans de Belgique sur trois marchés qui conditionnent
fortement l'intégration sociale de ces populations : les marchés scolaire et
professionnel, et le marché du logement ; (2) les stratégies de lutte à
mettre en oeuvre pour assurer et promouvoir l'égalité des chances et des
droits des musulmans ; (3) les modes d'accès à l'espace public, et plus
particulièrement à l'espace politique belge, privilégiés par les différentes
catégories sociales au sein des populations musulmanes de Belgique. Il
existe une grande similitude entre les résultats de l'enquête des jeunes
évoquée plus haut et les avis de travailleurs sociaux que nous avons
récoltés.
Les participants aux trois
groupes de discussion reconnaissent tout d'abord unanimement que peu de
différences apparaissent dans la situation socioéconomique objective
ou macrosociologique des Marocains et des Turcs en Belgique. Ces deux
populations nationales, qui représentent les neuf dixièmes de la population
musulmane de Belgique, souffrent autant de l'exclusion sociale et
économique. Il existe par contre des différences dans les pratiques sociales
de ces deux populations. Il faut les souligner en se penchant de manière
plus approfondie sur des phénomènes tels l'organisation de la communauté, le
rapport à la langue et au pays d'origine, le rapport à la religion, la
consommation des médias des deux communautés, l'émergence de leaderships
différenciés chez les Turcs et les Marocains et les différences qui existent
entre les deux communautés quant aux revendications adressées au pays
d'accueil.
Il est généralement admis que la
majorité des « leaders d'opinion » marocains se définissent par rapport aux
appartenances philosophiques ou catégories politiques belges. Ils sont
également présents dans les différents types de luttes sociales liées à
l'immigration en cours en Belgique : « droits des immigrés », « lutte contre
le racisme », « droit de vote des étrangers », etc. Il n'y a que quelques
organisations communautaires marocaines en Belgique. Alors que la plupart
sinon la quasi-totalité des « leaders d'opinion » turcs se reconnaissent
dans les organisations communautaires de l'immigration turque en Europe.
Celles-ci se référent à des catégories politiques qui sont clairement celles
du pays d'origine. Le paysage politico-idéologique de Turquie se reflète en
Belgique et ailleurs en Europe à travers les organisations immigrées de
cette population. La dimension « pays d'origine » et les enjeux politiques
turcs sont largement présents dans la structuration de la conscience
politique des Turcs de Belgique au contraire de la majorité de leurs
homologues marocains.
Les participants à nos groupes de
discussion ont distingué deux modèles de présence des groupes immigrés
musulmans dans l'espace public belge. Les uns et les autres se reconnaissant
plutôt dans un de ces deux modèles. Mais il ne s'agit en aucun cas de choix
idéologiques définitifs. Il est plutôt question de tendances stratégiques à
privilégier dans une lutte contre la discrimination ethnique et l'exclusion
sociale, et pour la reconnaissance de droits. Le premier modèle avancé est
celui de la présence communautaire. Pour ses adeptes, cela suppose la
préservation des liens culturels d'origine et une représentation publique de
la communauté par des associations et regroupements à connotation nationale
ou musulmane. Une part importante de la population turque de tendances
idéologiques différentes, ainsi que les fractions religieuses et âgées de la
population marocaine semblent se reconnaître actuellement dans ce modèle. Le
deuxième modèle de présence dans l'espace public belge est celui de la
participation citoyenne aux structures politiques et associatives du
pays d'accueil pour de combattre le racisme, la discrimination et
l'exclusion. Une part importante de la composante jeune de la population
marocaine, même parmi les jeunes musulmans pratiquants, se reconnaîtrait
davantage dans se modèle.
Dans le discours des adeptes de
la présence communautaire, la situation d'exclusion généralisée des
couches populaires, dont les immigrés musulmans font massivement partie, est
un facteur déterminant. L'origine ethnique a une certaine influence (par
exemple, la discrimination à l'embauche) sur la situation de chômage des
immigrés, mais l'effet structurel du déclin économique global joue un rôle
encore plus important avec notamment le reflux définitif de l'emploi manuel
non qualifié. D'après les tenants du modèle communautaire, il serait
utile de comparer la situation socioéconomique des immigrés musulmans sur
base de régions d'installation, en distinguant les régions de Belgique en
déclin et les régions en bonne santé économique. Les immigrés vivant
majoritairement dans les localités économiquement sinistrées du pays, il
n'est pas surprenant qu'ils souffrent davantage du chômage que la moyenne de
la population. Il faut pouvoir également comparer la situation des Belges de
souche et celle des immigrés musulmans de même niveau socioéconomique et de
scolarité. Il faudrait ainsi établir une comparaison à travers deux
générations, les parents et les enfants, afin d'en dégager une évolution.
Dans une telle comparaison, il serait possible de voir des similitudes en
termes de fécondité, de chances d'accès à l'emploi, aux diplômes et à la
propriété immobilière. Il serait peut-être même possible de percevoir une
amélioration de l'insertion sociale des musulmans face aux Belges d'origine
populaire qui semblent socialement stagner. Dans l'explication de
l'exclusion, il n'y a donc pas que le facteur ethnique ou religieux qui
interviennent.
Pour les tenants du modèle de la
présence communautaire, l'affirmation de son islamité ou de son
appartenance ethnique ne constitue finalement pas un obstacle insurmontable
à l'accès à l'emploi, au diplôme et au logement : « que vous soyez musulman
ou pas, avec un diplôme universitaire vous êtes tout de même mieux perçus
que d'autres sans qualification professionnelle ». C'est une question de
confiance en soi qui est en cause ici. Quelqu'un avec une identité bien
établie (je suis musulman, mais je vis en Belgique) réussira mieux dans sa
vie que celui qui doute, qui se pose des questions existentielles et souffre
de ses propres contradictions (suis-je Arabe ou Belge ? Suis-je musulman ou
laïc ?). Le fait d'afficher sa pratique cultuelle (synonyme d'honnêteté, de
droiture et de stabilité psychique) peut même rendre confiant un éventuel
employeur autochtone. Finalement, les communautaristes cherchent à se
faire accepter en tant que tels et en ne comptant que sur leurs propres
forces. Mais ils savent également qu'ils doivent pour cela mettre sur pied
un milieu associatif représentatif et produire une élite économique et
intellectuelle consistante.
Selon les tenants du modèle de la
participation citoyenne, par contre, l'image des musulmans et de
l'islam est assez négative dans les pays d'accueil. La spécificité
culturelle des immigrés européens du Sud ne pose guère de problèmes depuis
longtemps déjà. Les Italiens et les Espagnols primo-migrants n'étaient
pourtant pas plus diplômés que leurs homologues turcs et maghrébins. Ils
étaient tout aussi paysans, croyants et conservateurs. La spécificité
religieuse des Juifs, non plus, ne se pose plus comme problème. D'où
viennent les problèmes d'exclusion vécus par les musulmans en Europe ? Le
premier problème des musulmans en Europe est l'inacceptation de leur
confession et la peur irrationnelle que l'islam y suscite. Cette image
négative est probablement liée à de multiples facteurs historiques et au
traitement par les médias européens de l'actualité internationale. Cette
peur ancestrale de l'islam est encore bien vivante dans la mémoire
collective des Européens. Même si vous n'êtes pas croyant et pratiquant,
vous êtes considéré comme musulman par la majorité des Européens. Vous ne
leur apparaissez pas sous un jour sympathique : vous êtes suspect, vous êtes
un intégriste ou même un terroriste potentiel. De toute façon, l'affirmation
d'une islamité (pratiquante ou pas) ou d'une appartenance ethnique d'origine
musulmane est une cause de discrimination importante pour les musulmans en
Europe, qui souffrent déjà massivement d'exclusion sociale. Plus l'identité
musulmane est affichée, plus l'exclusion sur le marché du travail est
accentuée. Les autochtones réduisent implicitement l'identité
arabo-musulmane ou turco-musulmane à sa seule dimension religieuse ou
cultuelle.
En conséquence, d'après les
adeptes du modèle de la participation citoyenne, mieux vaut
relativiser ce référent synonyme pour les Belges de fermeture et de menace.
Une solution serait de présenter sa foi comme un fait individuel et
strictement privé, n'exerçant pas d'influence directe sur la vie publique de
l'individu. Pour l'intégration de populations spécifiques, l'image qu'a le
pays d'accueil de vous et de votre culture est ainsi primordial en tant que
frein ou facteur d'intégration. Ce facteur macrosociologique intervient dans
votre destin social plus que votre propre affirmation identitaire. En
Belgique comme ailleurs en Europe, votre formation et vos capacités
professionnelles ne sont pas toujours jugées indépendamment de votre
appartenance ethnique ou religieuse. L'affirmation identitaire et
confessionnelle influence donc directement votre insertion sociale. Pour
faire face à cette situation, les tenants de la participation citoyenne
proposent un effacement relatif des appartenances ethniques et religieuses
par une présence banalisée dans les institutions, les associations, les
mouvements politiques et, plus généralement, l'espace public du pays
d'accueil. Aucun droit ou égalité ne sera accordé aux musulmans s'ils ne se
battent pas pour l'obtenir. Il faut que les musulmans finissent par se
considérer comme des citoyens belges à part entière et qu'ils s'introduisent
dans les lieux démocratiques où le pouvoir s'exerce.
|
|
Pôle
présence communautaire |
Pôle
participation citoyenne |
|
Composition sociologique
des
groupes généralement les plus proches du pôle considéré |
Plutôt
d'origine turque mais pas exclusivement. Plutôt âgés. Plutôt musulmans
pratiquants (avec des signes extérieurs d'appartenance : foulard, barbe,
vêtements traditionnels). Plutôt peu scolarisés et maîtrisant mal les
langues du pays d'accueil. Professionnellement peu qualifiés et plutôt
ceux qui vivent du commerce ethnique et de l'économie informelle. |
Nettement
plus jeunes et sécularisés mais pas athées. Majoritairement nés et
scolarisés en Belgique ou provenant des régions urbaines des pays
d'origine. Plutôt d'origine marocaine mais pas exclusivement. Meilleure
scolarité que l'autre groupe et une plus grande qualification
professionnelle. Evitement des signes extérieurs d'appartenance
communautaire. |
|
La nature
de
l'identité |
Les
identités sont des richesses atemporelles. Etre sûr de ce qu'on est,
d'où l'on vient, c'est faire preuve d'équilibre et d'harmonie
psychiques. L'intégration dans la société d'accueil est alors plus
aisée : les certitudes (origine, religion) sont des garanties de
réussite sociale. |
L'identité
évolue dans le temps sous l'influence des facteurs environnants. Il y a
une dynamique historique. Les immigrés juifs et les Européens du Sud se
sont intégrés avec le temps et leur rapport à leurs origines a bien
évolué depuis. Il en sera de même avec la sécularisation des musulmans. |
|
L'intégration
et le
rapport
à
l'origine |
La
valorisation des origines est un besoin. La perpétuation de la vie
communautaire et des traditions est une priorité. L'intégration passe
par la reconnaissance et la légitimation de la communauté d'origine par
la société autochtone. |
L'origine
(nationalité, culture, langue, religion) est un fait à relativiser. Elle
est d'ordre privé et ne doit pas interférer pas dans la vie publique.
L'intégration est un phénomène individuel. Il faut réclamer sa propre
place dans la société d'accueil. |
|
L'intégration
et
l'affirmation
de
l'islamité |
L'affirmation de l'islamité n'est pas un obstacle à l'intégration
socioéconomique des musulmans : cela peut même être perçu comme un gage
de droiture et d'honnêteté. Il faut plus de musulmans diplômés et
qualifiés pour changer la mentalité et les préjugés négatifs des
autochtones. |
Quels que
soient vos qualifications professionnelles, votre origine
ethnoculturelle (quel que soit votre rapport à celle-ci) détermine votre
insertion dans la société d'immigration. Vous êtes d'origine musulmane ?
Mieux donc vaux rendre vos origines discrètes. |
|
La source
de la discrimination des musulmans dans
la société
d'immigration |
Il faut
relativiser l'origine ethnoculturelle comme source de discrimination
sociale. Dans l'explication de la marginalisation dans la société
d'accueil, les désavantages sociaux structurels de la population
musulmane et la situation économique actuelle pèsent plus que la
discrimination nette qu'elle subit. D'une génération à l'autre, la
situation des musulmans s'améliore en comparaison des Belges des milieux
populaires. |
La
discrimination ethnique est un grave problème. L'islam suscite une peur
irrationnelle. Il existe des préjugés négatifs que les Européens ont des
musulmans en général. Dans l'explication de l'exclusion, les
désavantages socioéconomiques structurels de la population musulmane
pèsent moins que la discrimination ethnique nette qu'elle subit. Quoi
que vous fassiez, vous souffrez de marginalité parce que vous êtes
musulman. |
|
Mode
d'action
dans
privilégié dans l'espace public belge |
Préférence
nette pour la constitution de groupements associatifs à connotation
nationale ou confessionnelle pour être représenté, se défendre, se faire
accepter et pour combattre l'exclusion. Il faut compter sur ses propres
forces et créer son élite intellectuelle, associative, politique et
économique. Une adhésion sensible aux discours et aux catégories
politico-philosophiques des pays d'origine. |
Recherche
d'une inscription individuelle et banalisée dans les institutions,
organismes, mouvements, associations et partis du pays d'accueil pour se
faire accepter et combattre l'exclusion et le racisme. Nette distinction
entre l'espace public occidentalisé/sécularisé et l'espace privé
(discret) familial/communautaire. Adhésion claire et ouverte aux
catégories idéologiques, philosophiques et politiques occidentales. |
Le sens commun des jeunes
travailleurs interviewés dans l'enquête citée précédemment rejoint
remarquablement l'avis professionnel et les observations des travailleurs
sociaux marocains et turcs que nous avons conviés à nos groupes de
discussion. Les uns et les autres identifient (et s'incluent dans) deux
grandes catégories au sein des populations musulmanes de Belgique quant à
l'analyse de la situation d'exclusion et au choix des moyens d'y remédier.
D'un côté se trouvent les « assimilationnistes » et/ou les tenants du modèle
de la participation citoyenne, et de l'autre côté se rangent les
« communautaristes » et/ou les adeptes du modèle de la présence
communautaire. Mais les positions défendues dans ces deux catégories ne
sont pas fondamentalement inconciliables. Le tableau inséré dans le texte
présente une synthèse de ces positionnements.
Il semble que les populations
musulmanes n'adhèrent pas exclusivement à l'un ou l'autre de ces deux pôles.
Dans leur grande majorité, les musulmans de Belgique « panachent » les
prérogatives ou les caractéristiques de ces deux catégories idéologiques
selon les contextes sociopolitiques et économiques concrets qui se
présentent à eux. En fait, les deux grandes catégories se différentient
avant tout par leur composition sociologique. Les jeunes générations, les
musulmans les plus sécularisés et les plus scolarisés, ainsi que les
Marocains se reconnaîtraient plutôt (mais pas exclusivement) dans la
première catégorie. Les musulmans plus âgés (notamment les primo-migrants),
les croyants les plus traditionnels et les moins scolarisés, ainsi que les
Turcs adhéreraient plutôt (mais pas exclusivement) dans la seconde
catégorie. Il est également intéressant à remarquer que le groupe,
logiquement le plus attaché à son islamité, les « communautaristes », est
celui qui semble croire le moins à la structuralité de la discrimination des
musulmans en Europe et en Belgique. Pour cette catégorie, « les musulmans ne
souffrent pas d'exclusion parce que, tout simplement, ils sont musulmans » !
Cette appréciation de la réalité sociale, paradoxale en apparence, pourrait
trouver une explication dans le fait que les « communautaristes » sont aussi
les immigrés musulmans qui ont proportionnellement le moins de contacts avec
les différentes institutions, le marché du travail et les médias de la
société d'accueil.
Conclusion :
repli communautaire et
marginalité économique comme réponses à l'exclusion ?
Quelle que soit leur catégorie
d'identification, les travailleurs musulmans de Belgique sont encore
majoritairement infraqualifiés. Le plus souvent, ils sont assignés au marché
secondaire de l'emploi et à ses conditions précaires de travail s'ils ne
sont pas la proie du chômage de longue durée. Or l'insertion professionnelle
des musulmans des deux sexes semble avoir un poids considérable dans la
construction de leurs rapports à la société d'accueil. La possession d'un
emploi stable assume une fonction irremplaçable dans l'acquisition d'une
conscience de soi positive. Par le statut social qu'il instaure,
l'expérience de vie qu'il génère, les contacts et les rencontres qu'il
permet et les revenus qu'il procure, l'emploi demeure encore un mode de
socialisation ou un lien social primordial dans notre société. Dans le cas
des travailleurs d'origine musulmane, l'emploi donne les moyens de décoder
efficacement la réalité de la société d'accueil. Il permet
d'opérationnaliser avantageusement une double appartenance culturelle. Il
rend possible, enfin, une prise distance à l'égard de l'altérité négative
qui leur est assignée par le monde du travail
et, plus généralement, par la société d'accueil. Sans travail, les
travailleurs musulmans n'auront pas les moyens d'établir des contacts
fructueux avec la société d'accueil ni de combattre les préjugés et les
peurs irrationnelles dont ils sont l'objet.
Pourtant la dégradation continue
du marché de l'emploi affaiblit les cadres traditionnels de la socialisation
par le travail. La crise de l'emploi suscite ainsi de nouvelles inégalités
bien plus profondes qu'une seule différence de richesse matérielle entre
ceux qui ont un travail stable et les autres. Il y a quelques années les
jeunes d'origine musulmane pouvaient se dire, « je n'ai pas d'emploi, parce
que je n'ai pas terminé mes études et je ne suis pas qualifié ». Mais
aujourd'hui de plus en plus de jeunes obtiennent un diplôme et acquièrent la
nationalité belge. Cependant leur situation économique n'évolue guère : même
ceux-là ont des difficultés d'insertion socioprofessionnelle. Il y a encore
plus de chômeurs en général et dans les populations musulmanes en
particulier. Le mécontentement et la déception grandissent. Dans la
population musulmane de Belgique, tant chez les femmes que chez les hommes,
il existe désormais un fort potentiel de demande d'emplois informels et/ou
communautaires.
Se trouvant en première ligne
parmi ceux qui sont touchés par l'exclusion sociale, les jeunes générations
de l'immigration musulmane pourraient aujourd'hui rejoindre plus massivement
le pôle des « communautaristes ». Ils pourraient davantage privilégier un
repli communautaire afin de s'en sortir par des activités économiques de
nature marginale et basées sur la valorisation de liens ethniques ou
religieux. D'un autre côté, la dérégulation et la flexibilité accrue des
économies européennes permettent plus qu'auparavant le développement
d'activités non déclarées qui fonctionnent « en dessous du salaire minimum
garanti » et où cherchent le salut tous les exclus du marché officiel de
l'emploi, comme les travailleurs musulmans en bonne partie. Dans cet
engrenage, le repli communautaire et la marginalité tant économique que
sociale risquent de devenir des références durables.
Un facteur qui peut illustrer ce
repli est l'apparition d'une couche d'entrepreneurs issus de l'immigration
musulmane:
ceux qui justement ont développé des liens et des solidarités de type
ethnique ou religieux pour faire face à la crise de l'emploi. Les
entrepreneurs du commerce ethnique n'ont aucune difficulté à trouver dans
leur propre communauté des travailleurs exclus du marché officiel de
l'emploi. La marginalité sociale de leur entourage et le cloisonnement
communautaire sont leurs plus précieux capitaux. L'émergence de niches
sectorielles ethniques que l'on peut observer en Belgique (par exemple, la
surreprésentation des entreprises turques dans le nettoyage de bureau et
dans les travaux publics, ainsi que dans la petite distribution de produits
alimentaires ; celle de restaurants et de compagnies de taxis marocains ;
celle des stations services, des night shops et copy shops
indo-pakistanais; etc.) est une illustration significative de l' ethnostratification
où des entrepreneurs d'origine musulmane parviennent à exploiter la
main-d'oeuvre marginalisée et infériorisée de leur propre communauté.
Les activités économiques
informelles ou non déclarées à la tête desquelles se trouve le travail au
noir sont loin d'être des formes archaïques d'emploi. Au contraire, elles
sont parfaitement adaptées aux transformations que l'économie européenne a
connues depuis un quart de siècle.
L'économie souterraine, qui s'est consolidée ces dernières années, est une
conséquence de la flexibilité accrue et de la précarisation de l'emploi
officiel. Il existe donc désormais une population active au chômage qui ne
trouvera plus de travail dans le secteur primaire ni même dans le secteur
secondaire de l'emploi, qui est pourtant précaire aussi. Par ailleurs, il
existe des branches d'activité économique où demeure un besoin
incompressible de travailleurs exécutants infraqualifiés des deux sexes. Ces
emplois sont mal rémunérés. Ils supposent des horaires et rythmes de travail
variables. Il s'agit des secteurs où la production ne nécessite pas beaucoup
de technologie mais bien une participation intensive de la main-d'oeuvre
comme, dans le cas belge, le secteur de la construction (y compris la
rénovation de bâtiments) et des travaux publics, les transports routiers, la
réparation automobile, la manutention, le gardiennage, l'industrie de
l'habillement (la confection), le secteur de la petite distribution
(épiceries, boulangeries, stations-service), la restauration, l'hôtellerie,
le nettoyage industriel ou celui de bureaux, le nettoyage de domiciles
privés, la garde d'enfants, le jardinage, etc. Ces branches d'activité sont
également celles qui connaissent les plus fortes fluctuations d'intensité
saisonnières ou conjoncturelles.
Il s'agit de secteurs économiques
largement ethnostratifiés, où la surreprésentation des travailleuses
et travailleurs de musulmans est remarquable même s'ils partagent parfois
les emplois de ces secteurs avec des immigrés clandestins venus de Pologne
ou d'autres pays de l'Europe de l'Est. L' ethnostratification de la
société est synonyme de marginalisation, de cloisonnement ethnique et de
repli communautaire. Elle s'est renforcée parallèlement au reflux de
l'emploi manuel non qualifié, à la précarisation du travail, au
développement de l'économie souterraine et à l'avènement des jeunes
générations de travailleurs issus de l'immigration musulmane. Le phénomène
trouve son origine à la fois dans les effets sociaux des transformations
structurelles de l'économie et la discrimination ethnique présente de
manière endémique dans la société.
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