URAL MANÇO: Contributions

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POPULATIONS MUSULMANES DE BELGIQUE

ET LA STRATIFICATION DU MARCHÉ DU TRAVAIL

Ural Manço*

Assistant en sociologie aux Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles

Introduction

 Il est possible de décrire la situation de la population active musulmane de Belgique comme assez désavantageuse et précaire[1]. Les travailleurs musulmans (issus de l’immigration provenant de pays musulmans) des deux sexes sont majoritairement peu qualifiés, non diplômés et appartiennent à la catégorie professionnelle ouvrière. Ils sont employés dans de mauvaises conditions de travail et de salaire dans les secteurs les plus sensibles à la récession économique, aux variations conjoncturelles et saisonnières. Ils sont également sujets à une nette discrimination à l'embauche de la part des employeurs par rapport aux travailleurs nationaux de qualification professionnelle comparable. En conséquence, le taux de chômage observé chez les travailleurs musulmans est aujourd'hui largement supérieur à la moyenne nationale tant pour les hommes que pour les femmes, même si le taux d'activité professionnelle des femmes musulmanes est inférieure à celui des femmes belges.

Dans le cadre de cette contribution, nous nous interrogeons sur les relations entre les différents phénomènes macrosociologiques qui affectent particulièrement les travailleurs musulmans : la flexibilité et la précarité, d'un côté ; la discrimination et la marginalité, de l'autre. Selon l'hypothèse retenue, l'effet combiné de la discrimination ethnique et de la flexibilité accrue du marché du travail approfondit la marginalité de la population active musulmane et surtout celle de sa composante féminine. L'émergence de formes atypiques de travail salarié et la précarisation des pans entiers de l'économie, opérées dans le but de rétablir la compétitivité des entreprises, semble plus facilement précipiter l'exclusion de la population active musulmane du marché du travail que d'autres catégories de la population.

L'état d'exclusion pourrait à son tour encourager le développement d'activités économiques informelles et un cloisonnement communautaire accru de cette population. N'ayant plus les moyens de s'insérer dans la vie de la société d'accueil par les voies légales, certains membres des communautés musulmanes pourraient privilégier des voies informelles ou marginales afin de s'assurer un avenir, des revenus et une (auto)valorisation. S'il est possible de citer les aspects humains positifs du développement des solidarités ethno-nationales parmi les musulmans de Belgique faisant face à une crise de l'emploi, il semble également nécessaire de souligner les risques d'aggravation que cela comporte en ce qui concerne la « normalisation de la marginalité », la ségrégation ethnique et, plus particulièrement, la subordination ou encore la « réclusion communautaire » accrue d'une partie des femmes immigrées musulmanes.

Cette hypothèse se vérifie-t-elle dans la réalité sociale belge ? Dans quelle mesure et avec quelles nuances ? Quelle est la nature de la relation entre des phénomènes tels que nous venons de citer : discrimination ethnique et/ou sexuelle, précarisation du travail, marginalisation social ? Quel est le rôle joué par la dérégulation du marché de l'emploi dans l'exclusion sociale et la marginalisation des musulman(e)s de Belgique ? Quels sont les pratiques et les stratégies des musulman(e)s sur le marché du travail (notamment le travail dans les commerces ethniques, le travail au noir, le travail à domicile, les réseaux d'emploi familiaux et communautaires) ? La nature du travail (notamment le travail précaire ou le travail cloisonné dans la communauté d'origine) est-elle un facteur de marginalisation sociale ? Quelle analyse font des acteurs/actrices musulman(e)s de cette situation et, en relation à cela, quelles sont les appartenances identitaires qu'ils mettent en évidence ? Quels types de promotion et de protection de droits préfèrent-ils (citoyen, syndical, communautaire, religieux) ? S'intégrant dans une réflexion globale sur les effets sociaux de la flexibilité croissante du travail et de la valorisation de la compétitivité des entreprises sur des populations marginalisées, l'objectif du texte est de proposer quelques éléments de réponse au sujet de ces questionnements.



Les mutations socioéconomiques et l'exclusion du marché de l’emploi

 Depuis les années '70, nous assistons en Belgique comme partout ailleurs en Europe occidentale à l'effritement des droits sociaux et au fractionnement du marché de l'emploi. Ce phénomène touche le coeur du système social en affectant ses capacités de socialisation et d'insertion socioéconomique durable des catégories d'individus les plus fragiles en les éloignant du monde du travail. La société salariale parvient de moins en moins à intégrer ces catégories qui vivent un déclassement social du fait du chômage. Le travail stable se raréfie dans nos pays. Les conditions d'accès à l'emploi se durcissent soit par le rehaussement des exigences à l'embauche fixées par les employeurs, soit par le cloisonnement accru des statuts juridiques d'accès à l'emploi, qui est un obstacle essentiel pour le travail des immigrés.

Dans un système social où le revenu professionnel et la protection sociale sont étroitement liés au contrat d'emploi, le rapport au travail qu'entretiennent les individus constitue la clé majeure de l'insertion ou de l'exclusion sociale. La présence ou l'absence d'un emploi stable explique aujourd'hui en bonne partie l'inégalité des statuts sociaux. D'une manière générale, ces inégalités se creusent à nouveau dans les pays de l'Europe occidentale depuis près d'un quart de siècle, après avoir connu une nette érosion durant les trois décennies de croissance optimiste qui s'étaient succédées dans l'après-guerre. Le passage des golden sixties aux années de crise économique coïncide avec l'arrivée massive de la dernière vague d'immigration de travailleurs et de leurs familles, celle qui provient des pays musulmans.

A partir des années '80, on a pu observer partout en Europe occidentale la prolifération de formes atypiques d'emploi qui, pour les couches les plus fragiles de la société, ont aujourd'hui presque achevé de détrôner la norme de la société salariale que fut le contrat d'emploi à temps plein et à durée indéterminée. Actuellement, les contrats à durée déterminée, les emplois à temps partiel, les emplois intérimaires, les emplois informels non déclarés et donc sans protection sociale, les emplois avec un salaire payé à la pièce, les emplois subventionnés par les pouvoirs, les stages d'insertion professionnelle peu rémunérés pour jeunes travailleurs, les « pauses carrières » avec embauche temporaire compensatoire ou le travail indépendant de sous-traitance (travail salarié caché) sont devenus des formes ou des statuts d'embauche courants[2]. La distribution de cet emploi précaire est loin d'être égale selon les sexes, les niveaux de qualification, de diplôme et l'appartenance nationale ou ethnique.

Depuis la première crise énergétique en 1973, les économies européennes ont connu bien des transformations. Il est aujourd'hui possible de produire plus qu'avant, en moins de temps et avec moins de main-d'oeuvre. Les travailleurs d'aujourd'hui doivent aussi bénéficier de plus de qualification professionnelle et d'adaptabilité aux changements pour pouvoir être « employables » dans cette nouvelle économie. Les progrès technologiques enregistrés depuis les années '70 ont occasionné une flexibilité accrue de la production. D'un autre côté, la mondialisation ou la globalisation de l'économie a provoqué une exacerbation de la concurrence internationale. Les progrès techniques et la mondialisation ont profondément changé le monde de l'emploi, l'organisation du travail et les modes de gestion de la main-d'oeuvre.

Ce phénomène est simultané avec un mouvement de précarisation générale de l'emploi qui a pris des formes diverses hormis les modes atypiques d'emploi qui ont été cités : (1) stagnation ou de blocage des niveaux des salaires ; (2) réduction de droits et avantages sociaux (notamment la réduction des durées de préavis et des indemnisations de licenciement, ce qui accroît la « flexibilité » de la main-d'oeuvre) ; (3) chômage[3] de masse de durée de plus en plus longue ; (4) consolidation d'une économie informelle ou souterraine non déclarée ; (5) durcissement du traitement administratif et pénal des catégories sociales « marginalisées » en matière d'accès au territoire des pays d'accueil, aux droits sociaux et au marché de l'emploi (contrôle accru des chômeurs, des immigrés illégaux, des demandeurs d'asile, du regroupement familial d'immigrés) ; (6) chantage à la délocalisation des entreprises sous des « cieux plus cléments » aux employeurs, ...

Entre le début des années '70 et nos jours, l'offre de travail n'a cessé de baisser dans tous les pays de l'Union européenne dans le secteur primaire (agriculture et mines) et dans l'industrie. L'extraction minière a d'ailleurs presque complètement disparu comme activité économique dans la plupart des pays de l'UE. Cette période est celle de récessions économiques récurrentes qui ont occasionné d'importantes pertes d'emploi dans l'industrie lourde. Le reflux irréversible de l'emploi industriel peu qualifié est largement consommé. Les rares emplois industriels qui se créent encore concernent majoritairement des postes de travail nécessitant l'embauche de travailleurs qualifiés voire hautement qualifiés.

Parallèlement à ce mouvement, le nombre d'emplois offerts dans les services croît en permanence tant dans le secteur privé que dans le secteur public[4]. Le plus souvent, il s'agit également de postes qualifiés même si le secteur des services continue à occuper un grand nombre de travailleurs non ou peu qualifiés. D'une manière générale, l'offre de travail non qualifié tend à disparaître des marchés officiels d'emploi, sauf si les pouvoirs publics financent de telles offres. Si des postes de travail peu ou pas qualifiés arrivent encore à être créés c'est fréquemment sous la forme d'emplois à statuts atypiques. Par contre, l'offre pour des postes qualifiés, l'offre de postes à occuper en tant qu'indépendant (travailleurs extérieurs à l'entreprise) et les offres de travail intérimaire ne cessent de croître depuis la seconde moitié de la décennie '80.

La nature des activités du secteur tertiaire se prête davantage que le secteur industriel au recours à l'externalisation des coûts salariaux grâce à l'utilisation régulière de sous-traitants qui n'hésitent pas à employer des travailleurs non déclarés, d'intérimaires ou parfois même d'indépendants pigistes. Il ne serait pas faux d'affirmer qu'entre 1974 et nos jours l'offre totale de travail salarié officiellement déclarée a baissé dans la plupart des pays de l'UE[5]. Par ailleurs, l'accès à l'emploi dépend aujourd'hui plus qu'avant de réseaux d'interconnaissance, de clientélisme politique ou d'un capital social, sans liens objectifs avec les compétences professionnelles réelles, dont pourraient bénéficier les travailleurs. Les filières informelles, communautaires et privées d'embauche conduisent plus fréquemment à un emploi que les filières publiques (annonces dans les médias) ou officielles, organisées par les agences nationales ou régionales pour l'emploi.

Pendant cette même période, la demande de travail a aussi sensiblement changé tant quantitativement que qualitativement. La taille de la population active a lentement augmenté sous l'effet de l'arrivée à l'âge adulte des baby boomers des années '60. Qualitativement, la population active est de plus en plus diplômée et qualifiée. La scolarité s'allonge dans tous les pays européens depuis les années '70 et les taux d'étudiants aux études supérieures n'avaient jamais atteint de tels sommets par le passé. L'enseignement supérieur et la qualification professionnelle de niveau universitaire sont désormais devenus des phénomènes de masse. A tel point que, l'emploi se faisant rare et l'insertion professionnelle difficile, des travailleurs diplômés occupent de plus en plus de postes ne correspondant pas à leur niveau réel de qualification. Ce phénomène plutôt récent de dévaluation des diplômes pénalise les travailleurs non diplômés ou peu qualifiés.

La population active est aussi de plus en plus féminisée. Tant quantitativement que qualitativement, il s'agit d'une transformation importante. Entre 1970 et 2000 par exemple, l'activité professionnelle féminine a augmenté de 50% en Belgique avec l'arrivée d'un grand nombre de jeunes travailleuses de « première génération » sur le marché du travail[6]. A l'instar de la population active musulmane, l'arrivée massive de travailleuses, d'origine autochtone ou immigrée, coïncide avec une période de restructuration du marché de l'emploi qui a vu le développement de formes atypiques d'embauche. Le fait qu'en Europe le travail des femmes de toute origine est en général plus précaire que celui des hommes est sans doute lié à ce phénomène structurel. Tant dans l'industrie que dans le secteur des services, où travaillent une large majorité des femmes actives, les travailleuses sont surreprésentées dans les professions subalternes sujettes à la flexibilité des horaires et des rythmes de travail, ainsi qu'aux contrats atypiques.

La population active musulmane de Belgique a partialement suivi le mouvement général de la population active totale. Alors que dans les années '70 elle était presque totalement composée d'hommes non qualifiés travaillant dans l'industrie lourde ou l'extraction minière, aujourd'hui elle s'est sectoriellement diversifiée même si les musulmans continuent à occuper le plus souvent des postes d'exécution subalternes. Contrairement à la grande majorité de leurs mères, beaucoup de jeunes femmes issues de l'immigration musulmane cherchent aujourd'hui à travailler. Le taux d'activité féminin semble augmenter lentement d'année en année au sein de la population musulmane de Belgique. Les jeunes musulmans des deux sexes, qui ont en grande partie été à l'école dans leur pays d'accueil, sont aujourd'hui nettement plus diplômés que leurs parents même si le rapport à la scolarité est encore assez douloureux dans cette population et qu'elle est loin d'avoir atteint le niveau de scolarisation moyen de la population autochtone.

En Belgique, il est possible d'observer depuis le début des années '70 un approfondissement croissant de la segmentation entre, d'un côté, les actifs occupés à des postes stables et, de l'autre, les actifs occupés à des postes précaires ainsi que les chômeurs de plus ou moins longue durée. Dans le cadre de cette économie compartimentée, les actifs occupés stables bénéficient encore de contrats à temps plein et de durée indéterminée. Même s'il leur arrive de faire un passage au chômage (par exemple, à la suite d'une faillite ou d'une restructuration), celui-ci est de courte durée : ils finissent par retrouver un nouveau contrat à durée indéterminé. Inutile de dire que les actifs occupés stables se recrutent parmi les membres les plus qualifiés, les plus expérimentés et les plus diplômés de la population active. Ils exercent des professions valorisantes et à responsabilité. Il s'agit majoritairement de nationaux masculins. Ils travaillent le plus souvent dans de grandes entreprises privées ou ils sont nommés comme fonctionnaires ou agents dans le service public ou une entreprise parastatale. Les actifs occupés stables bénéficient de rémunérations élevées, de possibilités de promotion, ainsi que d'avantages sociaux. Les postes attribués aux actifs occupés stables composent ce que les économistes ont nommé le marché primaire de l'emploi.

Les actifs occupés précaires se partagent les postes offerts par le marché secondaire de l'emploi. Ces travailleurs ont bien plus de chances de trouver un emploi à durée déterminée qu'à durée indéterminée. Les postes offerts par le marché secondaire peuvent être également et de plus en plus souvent à temps partiel. Il s'agit d'occupations à bas salaires, garantissant peu de protection sociale et pas d'avantages sociaux. Ce sont des postes de travail subalternes ou d'exécution exposés à la flexibilité de l'organisation du travail (notamment les horaires et les cadences de travail) et des conditions d'embauche. La majorité des femmes actives, les travailleurs peu qualifiés et les actifs immigrés ou d'origine immigrée, et notamment les travailleurs musulmans, se retrouvent massivement comme les clients assignés du marché secondaire de l'emploi où les offreurs de travail sont de petites et moyennes entreprises, des entreprises de sous-traitance, des associations sans but lucratifs, mais aussi et de plus en plus des collectivités locales et des services publics ou semi-publics.

La dualisation qui est esquissée ici entre un marché primaire et un marché secondaire de l'emploi peut se former dans chaque secteur ou sous-secteur de l'économie nationale. La segmentation est une des principales sources d'inégalités sociales et professionnelles sur base de sexe, de nationalité, d'âge et de type de formation. Des travailleurs, des entreprises ou des sous-secteurs économiques entiers peuvent le cas échéant basculer d'un marché à un autre. Les deux univers ne sont pas totalement étanches même si les passages du marché secondaire vers le marché primaire sont plutôt rares. L'observation même hâtive de la vie économique belge et européenne depuis la décennie des années '70 donne à penser que le marché primaire se rétrécit graduellement sous l'effet des transformations économiques qui induisent la rationalisation et la restructuration de la production. En corollaire, se développe le marché secondaire de l'emploi qui inonde les économies nationales de formes d'emploi atypiques, flexibles à souhait et insécurisants pour les travailleurs.

Les chômeurs ont des difficultés à accéder même au marché secondaire de l'emploi. Les politiques publiques d’emploi permettent, depuis le début des années '80, le financement de postes de travailleurs peu qualifiés, la réduction temporaire des charges patronales pour des postes d'exécution à créer, ou l’imposition de quotas de jeunes travailleurs à embaucher. Ces politiques ont permis la mise au travail de nombreux chômeurs, notamment de longue durée (de plus d'un an de chômage) ou de moins de 30 ans. Cependant ces politiques ne permettent pas un financement public de tels postes sur une longue durée faisant ainsi de telles occupations des emplois précaires et passagers par nature. Elles instaurent par la même occasion une « tournante » de chômeurs entre des périodes d'emplois d'un an ou deux tout au plus et des périodes de retour au chômage d'un à deux ans également. Ce type de trajectoires en dents-de-scie affecte régulièrement les demandeurs d'emploi infrascolarisés (ne disposant pas du diplôme d'études secondaires supérieures) et parmi ceux-ci particulièrement les demandeuses et les demandeurs d'emploi d'origine musulmane.

Les politiques publiques mises en application en Belgique afin d'enrayer la montée d'un chômage structurel de longue durée n'ont en fait pas pu être efficaces contre la crise de l'emploi et l'augmentation de la sélectivité des employeurs. Au contraire, les nouvelles politiques d'emploi ont accéléré le mouvement de précarisation dans le monde du travail et l'externalisation des coûts salariaux par la création de postes temporaires subventionnés par les différents niveaux de pouvoir. Ces politiques plutôt « cosmétiques » ont probablement aussi retardé jusqu'il y a peu l'avènement d'un débat et d'une revendication claire concernant la réduction générale du temps de travail, qui semble être, pour un grand nombre d'observateurs de la vie économique, la seule vraie solution pour une réduction significative du chômage de masse.

Tout comme la population active totale, la population active au chômage a également connu des changements notables dans sa structure au cours des trois dernières décennies. Jusqu'à la fin des années '80, la grande majorité des chômeurs était formée par des licenciés infrascolarisés et peu qualifiés des deux sexes affectés par les fermetures d'entreprises et les restructurations dans la grande industrie. Parmi ceux-ci se trouvaient un nombre important de travailleurs musulmans masculins de la première génération. L'ère des licenciements de masse est aujourd'hui en bonne partie révolue. Il est vrai que l'essentiel des industries européennes s'est, à l'heure actuelle, « rationalisée ». Mais il n'en demeure pas moins que si on ajoute aux demandeurs d'emploi d'autres catégories de travailleurs qui ont dû quitter prématurément le monde du travail (comme les prépensionnés et les chômeurs « âgés », à qui l'on ne demande plus de « chercher du travail »), les sans-travail « sortants », qui ont connu une expérience de travail dans leur vie, occupent encore une part importante dans la population du chômage de la plupart des pays européens[7]. Ces précisions ne doivent cependant pas voiler une réalité nouvelle et inquiétante : les nouvelles recrues de l'armée du chômage sont de plus en plus constituées par des jeunes, des femmes et des travailleurs appartenant à la seconde génération de l'immigration musulmane, avec ou, le plus souvent, sans diplôme. Ce qui veut dire que le chômage, qui accueillait jusqu'à la fin des années '80 une population licenciée pour cause de récession économique ou de restructuration technologique, et bénéficiant d'allocations de chômage sans exceptions, commence à se peupler par une autre population souffrant d'exclusion sociale, n'ayant jamais eu l'occasion d'acquérir une expérience professionnelle et qui a peu de chances d'en acquérir étant donné son infraqualification manifeste.

Les femmes, sans distinction de nationalité ou d'origine ethnique, sont plus nombreuses à éprouver des difficultés à trouver un emploi même si, dans le cas belge par exemple, les femmes actives sont globalement plus diplômées que les actifs masculins[8]. A tout âge et en comparaison de travailleurs masculins de niveau d'études semblable, la sélectivité accrue du marché de l'emploi joue souvent en défaveur des femmes. Les femmes ont un accès « privilégié » à l'emploi précaire avec de fréquents passages au chômage pour une part importante des actives.

L'exclusion doit être considéré comme une construction sociale. Elle est tout aussi liée à l'évolution des rapports de production économique qu'à un état résultant d'attributs individuels ou collectifs (âge, sexe, nationalité, appartenance ethnique, diplôme, qualification, etc). Même si leur prise en considération est nécessaire, les caractéristiques sociales des individus exclus n'expliquent pas à elles seules la situation de marginalité de leurs porteurs. L'exclusion actuelle de certaines couches de la population est également due aux transformations structurelles récentes d'institutions importantes de la vie économique et sociale (les politiques de l'emploi, les mécanismes du marché du travail, l'inadaptation du monde scolaire à ses différents publics,...) qui sont censées d'octroyer aux individus des ressources financières et un statut social. L'exclusion est d'abord une absence durable d'emploi et une perte de relations sociales consécutive à celle-ci[9]. Il faut donc souligner aussi le rôle des transformations du marché du travail dans l'apparition récente d'un chômage de longue durée toujours grandissant, insensible à la conjoncture économique même quand celle-ci est dite « favorable à l'emploi ».

Les mécanismes de fonctionnement du marché de l'emploi ont bien changé ces dernières années. La sélectivité des employeurs s'est considérablement accrue. Aujourd'hui, il est établi que l'entreprise privée pratique de plus en plus une discrimination contre les demandeurs d'emploi qui ne correspondent pas aux critères d'employabilité à la mode : autonomie, initiative, dynamisme, responsabilité, capacité de reconversion, polyvalence, etc. Le diplôme sert de filtre. Le titre scolaire est un atout, une condition nécessaire mais pas suffisante à l'embauche. Dans l'acte d'embauche, la capacité du candidat à anticiper les attentes de l'employeur est primordiale. Or la personnalité du candidat et ses capacités psychologiques sont conditionnées par sa trajectoire sociale antérieure. Ceux qui ont eu des difficultés de socialisation familiale, scolaire et professionnelle antérieures, ceux qui ne bénéficient pas d'un réseau de relations à faire valoir seront rapidement éliminés par les employeurs. A ce niveau, les phénomènes de préjugés racistes et de discrimination ethnique s'ajoutent comme handicaps supplémentaires mais ils ne sont pas les seuls facteurs handicapants.

Au-delà de l'évolution des structures socioéconomiques qui induisent de nouveaux critères d'employabilité, les recherches sur différentes populations d'exclus du monde du travail ont établi une échelle de vulnérabilité individuelle au risque de chômage sur base de variables biographiques qui expliquent que certaines catégories de la population sont davantage concernées par l'exclusion que d'autres. On sait aujourd'hui que les mécanismes de sélection du marché du travail fonctionnent en général au détriment des demandeurs d'emploi de moins de 25 ans et de plus de 45 ans. L'âge semble être le facteur le plus discriminant sur le marché de l'emploi.

D'autres facteurs de vulnérabilité suivent par ordre décroissant d'importance dans l'explication de la situation individuelle de chômage. Ainsi les mécanismes de sélection sur le marché du travail désavantagent généralement plus les femmes que les hommes ; les travailleurs célibataires et isolés (notamment les femmes seules avec enfants à charge semblent être très désavantagées) que les mariés ; les infrascolarisés et non qualifiés que les diplômés et qualifiés ; les chômeurs de longue durée que les chômeurs de courte durée[10]; les travailleurs étrangers ou d'origine immigrée que les nationaux de souche ; les travailleurs résidant dans les quartiers populaires que les habitants des quartiers plus ou moins aisés ; les demandeurs d'emploi non indemnisés que ceux qui ont droit au bénéfice d'allocations de chômage[11]. Les mécanismes de sélection bénéficient en outre à ceux qui disposent d'un capital social, de connaissances influentes ou de tout autre lien permettant d'avoir un contact privilégié avec les employeurs.


Exclusion sociale et positionnements identitaires des musulmans :

deux illustrations empiriques

 Cette échelle de vulnérabilité ne place pas l'origine nationale ou ethnique des demandeurs d'emploi comme le premier des facteurs excluants. Mais en plus de leur origine étrangère, les travailleurs musulmans accumulent très majoritairement la plupart des autres variables stigmatisantes sur le marché du travail. Ils peuvent être à la fois jeunes, peu diplômés, chômeurs de longue durée, résidants de quartiers populaires et non bénéficiaires d'allocations de chômage. Déstabilisés par le chômage ou l'incapacité physique des pères (travailleurs de la première génération) consécutive aux accidents de travail ou aux dures conditions de labeur qu'ils ont connu dans les mines ou l'industrie lourde, les jeunes mêmes diplômés et naturalisés des familles musulmanes paient actuellement un lourd tribut à l'exclusion sociale. Il va sans dire qu'ils souffrent d'une discrimination à l'embauche pratiquée par un nombre non négligeable d'employeurs[12].

La population immigrée dans son ensemble mais plus spécifiquement la population musulmane a perdu depuis la fin des années '70 sa légitimité historique. Venus, dans les années '60, de milliers de kilomètres pour participer à la reconstruction et contribuer à la croissance des pays européens, les immigrés musulmans sont aujourd'hui mal aimés et stigmatisés partout en Europe. L'image de travailleur docile, courageux et honnête que véhiculait l'immigré maghrébin ou turc s'est complètement évanoui. Les musulmans sont aujourd'hui considérés par l'opinion publique européenne comme une catégorie sociale génératrice de problèmes : l'évocation de la population immigrée musulmane renvoie plutôt à celle d'une jeunesse stigmatisée, marginale et délinquante.

Mais quel est le diagnostic posé par les membres de cette population sur leur propre situation socioéconomique ? Quels sont leurs positionnements identitaires nés en réaction à l'exclusion sociale massive qu'ils connaissent ? L'objectif d'une enquête récente[13] menée en Belgique francophone était de retracer la vision que de jeunes musulmans ont de leur propre processus d'insertion socioprofessionnelle. Nous citons ce travail en guise d'une première illustration des positionnements identitaires. Les interviewés de cette enquête abordent l'analyse de la société d'accueil sous l'angle des rapports sociaux ethniquement hiérarchisés. Cette représentation est le fruit d'une expérience de vie actuelle mais aussi celui d'une mémoire familiale qui n'a jamais connu que la marginalité culturelle même au temps où les pères de la première génération travaillaient dans l'industrie lourde. Pour les interviewés, avec la crise des années '70 et l'avènement de nouvelles générations issues de l'immigration, une société de « classes ethniques » s'est substituée à la société salariale divisée traditionnellement en classes sociales antagonistes sur base de l'appartenance professionnelle uniquement[14].

Les nationaux, ou les Belges de souche dans ce cas-ci, se trouvent en haut de la nouvelle stratification sociale. D'après les interviewés, ceux-ci ont rarement des problèmes d'insertion scolaire ou professionnelle et connaissent proportionnellement peu de cas d'exclusion sociale. Ils placent les descendants d'immigrés de l'Europe du Sud dans une catégorie intermédiaire : la vie familiale, la trajectoire scolaire et l'insertion socioprofessionnelle des Européens méridionaux leur semble être un peu plus problématique. Mais les descendants d'immigrés européens se placent dans une configuration qui rappelle plus la situation des Belges de souche que celle des immigrés non européens.

Enfin, les interviewés placent leur propre groupe, celui justement des immigrés et des descendants d'immigrés non européens, au plus bas de l' ethnostratification qu'ils esquissent. Ce groupe est tour à tour désigné en fonction de l'appartenance national et/ou ethnique d'origine (les Marocains, les Nord Africains ou les Arabes et les Turcs) ou celle de l'appartenance religieuse, en l'occurrence musulmane. Sans surprise, c'est la catégorie hiérarchique qui connaît le plus de problèmes d'insertion scolaire et socioprofessionnelle. Il s'agit du groupe le plus exclu et le plus stigmatisé indépendamment d'une éventuelle acquisition de la nationalité belge de plus en plus fréquent dans la réalité. Pour les sujets de l'enquête, appartenir à une telle origine, c'est partir perdant dans la plupart des cas. Les travailleurs marocains, turcs ou musulmans doivent avant tout déjouer une série de préjugés et comportements discriminatoires. Ils doivent dépenser leur énergie à apprivoiser des interlocuteurs belges de souche et d'éventuels employeurs futurs.

Il est également intéressant à signaler que les répondants à l'enquête refusent de présenter leur propre groupe sous un jour monolithique. Les interviewés désignent différents sous-groupes de musulmans. Ils parlent tout d'abord de ceux qu’on peut appeler les « communautaristes », qui attachent une grande importance à la perpétuation de la vie communautaire et des traditions. Ce sont des musulmans généralement plus pratiquants que d'autres et ils affichent volontiers des signes extérieurs d'appartenance : foulard, barbe, vêtements traditionnels, préservation de la langue d'origine, etc. D'après les interviewés eux-mêmes ce sont des musulmans qui « ne cherchent pas à s'intégrer dans la société belge » ! Une partie non négligeable des Turcs se situeraient dans ce sous-groupe. C'est dans cette catégorie qu'il serait possible de rencontrer le plus fréquemment ceux qui vivent du commerce ethnique ou d'activités économiques informelles.

Une deuxième catégorie pointée par les sujets de l'enquête apparaît plutôt pathologique. Elle concerne les exclus que nous appellerons « anomiques », qui sont plongés dans la délinquance, la consommation de drogues ou dans d'autres pratiques illégales. D'après les interviewés, la presse, la classe politique et l'opinion publique belges se braquent sur ces deux premières catégories davantage que sur le devenir de la troisième, qui semble leur être majoritaire dans la population musulmane, surtout marocaine, et à laquelle semblent aussi précisément appartenir les sujets de l'enquête. Pour les interviewés, l'origine des préjugés et de la stigmatisation des musulmans se trouve notamment dans l'acharnement médiatique sur les deux premières catégories.

Enfin, le dernier sous-groupe serait celui des musulmans qui « cherchent à s'intégrer ». Il est également possible de les appeler les « assimilationnistes ». Selon les interviewés, ceux-ci ne cherchent pas à afficher des signes d'appartenance ethnique ou religieuse en distinguant leur comportement dans l'espace public occidental et sécularisé de leur comportement dans la vie privée, plutôt proche des origines mais discrètes. Par leurs pratiques socioculturelles quotidiennes, ils cherchent à se « normaliser » et à se fondre dans la masse de la société d'accueil : ils sont plutôt « Belges à l'extérieur et musulmans à l'intérieur » ! Les membres de ce sous-groupe semblent être nettement plus jeunes et bénéficient également d'une meilleure scolarité que les membres de la catégorie des « communautaristes ». Parce qu'il cherche activement un contact banalisé avec la société d'accueil, et notamment avec le monde du travail en Belgique, que c'est ce sous-groupe qui souffrirait le plus de la discrimination et des préjugés stigmatisants.

En écho à l'enquête dont les résultats sont synthétisés plus haut, trois discussions de table ronde, auxquels ont été invités des cadres d'associations belges, marocaines et turques[15], constituent la deuxième illustration de positionnement identitaire. Il s'agit d'associations culturelles ou d'organismes militant pour la promotion des droits des étrangers et l'égalité des chances, ou actives dans la lutte contre la xénophobie et le racisme. Parmi les associations immigrées invitées, certaines affichent nette identité islamique, tandis que d'autres se définissent plutôt comme laïques ou encore préfèrent une identité communautaire et nationale (turque ou marocaine). Dans la composition des groupes de discussion, nous avons veillé à restituer le plus fidèlement possible les différentes sensibilités politiques et philosophiques qui existent au sein des populations turque et marocaine.

L'objectif des groupes de discussion était de mettre en évidence la diversité des réponses musulmanes à la situation d'exclusion vécue par tous. Les débats étaient orientés sur trois axes : (1) l'interprétation de la position pour le moins désavantagée ou discriminée des musulmans de Belgique sur trois marchés qui conditionnent fortement l'intégration sociale de ces populations : les marchés scolaire et professionnel, et le marché du logement ; (2) les stratégies de lutte à mettre en oeuvre pour assurer et promouvoir l'égalité des chances et des droits des musulmans ; (3) les modes d'accès à l'espace public, et plus particulièrement à l'espace politique belge, privilégiés par les différentes catégories sociales au sein des populations musulmanes de Belgique. Il existe une grande similitude entre les résultats de l'enquête des jeunes évoquée plus haut et les avis de travailleurs sociaux que nous avons récoltés.

Les participants aux trois groupes de discussion reconnaissent tout d'abord unanimement que peu de différences apparaissent dans la situation socioéconomique objective ou macrosociologique des Marocains et des Turcs en Belgique. Ces deux populations nationales, qui représentent les neuf dixièmes de la population musulmane de Belgique, souffrent autant de l'exclusion sociale et économique. Il existe par contre des différences dans les pratiques sociales de ces deux populations. Il faut les souligner en se penchant de manière plus approfondie sur des phénomènes tels l'organisation de la communauté, le rapport à la langue et au pays d'origine, le rapport à la religion, la consommation des médias des deux communautés, l'émergence de leaderships différenciés chez les Turcs et les Marocains et les différences qui existent entre les deux communautés quant aux revendications adressées au pays d'accueil.

Il est généralement admis que la majorité des « leaders d'opinion » marocains se définissent par rapport aux appartenances philosophiques ou catégories politiques belges. Ils sont également présents dans les différents types de luttes sociales liées à l'immigration en cours en Belgique : « droits des immigrés », « lutte contre le racisme », « droit de vote des étrangers », etc. Il n'y a que quelques organisations communautaires marocaines en Belgique. Alors que la plupart sinon la quasi-totalité des « leaders d'opinion » turcs se reconnaissent dans les organisations communautaires de l'immigration turque en Europe. Celles-ci se référent à des catégories politiques qui sont clairement celles du pays d'origine. Le paysage politico-idéologique de Turquie se reflète en Belgique et ailleurs en Europe à travers les organisations immigrées de cette population. La dimension « pays d'origine » et les enjeux politiques turcs sont largement présents dans la structuration de la conscience politique des Turcs de Belgique au contraire de la majorité de leurs homologues marocains.

Les participants à nos groupes de discussion ont distingué deux modèles de présence des groupes immigrés musulmans dans l'espace public belge. Les uns et les autres se reconnaissant plutôt dans un de ces deux modèles. Mais il ne s'agit en aucun cas de choix idéologiques définitifs. Il est plutôt question de tendances stratégiques à privilégier dans une lutte contre la discrimination ethnique et l'exclusion sociale, et pour la reconnaissance de droits. Le premier modèle avancé est celui de la présence communautaire. Pour ses adeptes, cela suppose la préservation des liens culturels d'origine et une représentation publique de la communauté par des associations et regroupements à connotation nationale ou musulmane. Une part importante de la population turque de tendances idéologiques différentes, ainsi que les fractions religieuses et âgées de la population marocaine semblent se reconnaître actuellement dans ce modèle. Le deuxième modèle de présence dans l'espace public belge est celui de la participation citoyenne aux structures politiques et associatives du pays d'accueil pour de combattre le racisme, la discrimination et l'exclusion. Une part importante de la composante jeune de la population marocaine, même parmi les jeunes musulmans pratiquants, se reconnaîtrait davantage dans se modèle.

Dans le discours des adeptes de la présence communautaire, la situation d'exclusion généralisée des couches populaires, dont les immigrés musulmans font massivement partie, est un facteur déterminant. L'origine ethnique a une certaine influence (par exemple, la discrimination à l'embauche) sur la situation de chômage des immigrés, mais l'effet structurel du déclin économique global joue un rôle encore plus important avec notamment le reflux définitif de l'emploi manuel non qualifié. D'après les tenants du modèle communautaire, il serait utile de comparer la situation socioéconomique des immigrés musulmans sur base de régions d'installation, en distinguant les régions de Belgique en déclin et les régions en bonne santé économique. Les immigrés vivant majoritairement dans les localités économiquement sinistrées du pays, il n'est pas surprenant qu'ils souffrent davantage du chômage que la moyenne de la population. Il faut pouvoir également comparer la situation des Belges de souche et celle des immigrés musulmans de même niveau socioéconomique et de scolarité. Il faudrait ainsi établir une comparaison à travers deux générations, les parents et les enfants, afin d'en dégager une évolution. Dans une telle comparaison, il serait possible de voir des similitudes en termes de fécondité, de chances d'accès à l'emploi, aux diplômes et à la propriété immobilière. Il serait peut-être même possible de percevoir une amélioration de l'insertion sociale des musulmans face aux Belges d'origine populaire qui semblent socialement stagner. Dans l'explication de l'exclusion, il n'y a donc pas que le facteur ethnique ou religieux qui interviennent.

Pour les tenants du modèle de la présence communautaire, l'affirmation de son islamité ou de son appartenance ethnique ne constitue finalement pas un obstacle insurmontable à l'accès à l'emploi, au diplôme et au logement : « que vous soyez musulman ou pas, avec un diplôme universitaire vous êtes tout de même mieux perçus que d'autres sans qualification professionnelle ». C'est une question de confiance en soi qui est en cause ici. Quelqu'un avec une identité bien établie (je suis musulman, mais je vis en Belgique) réussira mieux dans sa vie que celui qui doute, qui se pose des questions existentielles et souffre de ses propres contradictions (suis-je Arabe ou Belge ? Suis-je musulman ou laïc ?). Le fait d'afficher sa pratique cultuelle (synonyme d'honnêteté, de droiture et de stabilité psychique) peut même rendre confiant un éventuel employeur autochtone. Finalement, les communautaristes cherchent à se faire accepter en tant que tels et en ne comptant que sur leurs propres forces. Mais ils savent également qu'ils doivent pour cela mettre sur pied un milieu associatif représentatif et produire une élite économique et intellectuelle consistante.

Selon les tenants du modèle de la participation citoyenne, par contre, l'image des musulmans et de l'islam est assez négative dans les pays d'accueil. La spécificité culturelle des immigrés européens du Sud ne pose guère de problèmes depuis longtemps déjà. Les Italiens et les Espagnols primo-migrants n'étaient pourtant pas plus diplômés que leurs homologues turcs et maghrébins. Ils étaient tout aussi paysans, croyants et conservateurs. La spécificité religieuse des Juifs, non plus, ne se pose plus comme problème. D'où viennent les problèmes d'exclusion vécus par les musulmans en Europe ? Le premier problème des musulmans en Europe est l'inacceptation de leur confession et la peur irrationnelle que l'islam y suscite. Cette image négative est probablement liée à de multiples facteurs historiques et au traitement par les médias européens de l'actualité internationale. Cette peur ancestrale de l'islam est encore bien vivante dans la mémoire collective des Européens. Même si vous n'êtes pas croyant et pratiquant, vous êtes considéré comme musulman par la majorité des Européens. Vous ne leur apparaissez pas sous un jour sympathique : vous êtes suspect, vous êtes un intégriste ou même un terroriste potentiel. De toute façon, l'affirmation d'une islamité (pratiquante ou pas) ou d'une appartenance ethnique d'origine musulmane est une cause de discrimination importante pour les musulmans en Europe, qui souffrent déjà massivement d'exclusion sociale. Plus l'identité musulmane est affichée, plus l'exclusion sur le marché du travail est accentuée. Les autochtones réduisent implicitement l'identité arabo-musulmane ou turco-musulmane à sa seule dimension religieuse ou cultuelle.

En conséquence, d'après les adeptes du modèle de la participation citoyenne, mieux vaut relativiser ce référent synonyme pour les Belges de fermeture et de menace. Une solution serait de présenter sa foi comme un fait individuel et strictement privé, n'exerçant pas d'influence directe sur la vie publique de l'individu. Pour l'intégration de populations spécifiques, l'image qu'a le pays d'accueil de vous et de votre culture est ainsi primordial en tant que frein ou facteur d'intégration. Ce facteur macrosociologique intervient dans votre destin social plus que votre propre affirmation identitaire. En Belgique comme ailleurs en Europe, votre formation et vos capacités professionnelles ne sont pas toujours jugées indépendamment de votre appartenance ethnique ou religieuse. L'affirmation identitaire et confessionnelle influence donc directement votre insertion sociale. Pour faire face à cette situation, les tenants de la participation citoyenne proposent un effacement relatif des appartenances ethniques et religieuses par une présence banalisée dans les institutions, les associations, les mouvements politiques et, plus généralement, l'espace public du pays d'accueil. Aucun droit ou égalité ne sera accordé aux musulmans s'ils ne se battent pas pour l'obtenir. Il faut que les musulmans finissent par se considérer comme des citoyens belges à part entière et qu'ils s'introduisent dans les lieux démocratiques où le pouvoir s'exerce.

 

Pôle présence communautaire

Pôle participation citoyenne

 

Composition sociologique

des groupes généralement les plus proches du pôle considéré

Plutôt d'origine turque mais pas exclusivement. Plutôt âgés. Plutôt musulmans pratiquants (avec des signes extérieurs d'appartenance : foulard, barbe, vêtements traditionnels). Plutôt peu scolarisés et maîtrisant mal les langues du pays d'accueil. Professionnellement peu qualifiés et plutôt ceux qui vivent du commerce ethnique et de l'économie informelle.

Nettement plus jeunes et sécularisés mais pas athées. Majoritairement nés et scolarisés en Belgique ou provenant des régions urbaines des pays d'origine. Plutôt d'origine marocaine mais pas exclusivement. Meilleure scolarité que l'autre groupe et une plus grande qualification professionnelle. Evitement des signes extérieurs d'appartenance communautaire.

 

 

La nature

de l'identité

Les identités sont des richesses atemporelles. Etre sûr de ce qu'on est, d'où l'on vient, c'est faire preuve d'équilibre et d'harmonie psychiques. L'intégration dans la société d'accueil est alors plus aisée : les certitudes (origine, religion) sont des garanties de réussite sociale.

L'identité évolue dans le temps sous l'influence des facteurs environnants. Il y a une dynamique historique. Les immigrés juifs et les Européens du Sud se sont intégrés avec le temps et leur rapport à leurs origines a bien évolué depuis. Il en sera de même avec la sécularisation des musulmans.

 

L'intégration

et le rapport

à l'origine

La valorisation des origines est un besoin. La perpétuation de la vie communautaire et des traditions est une priorité. L'intégration passe par la reconnaissance et la légitimation de la communauté d'origine par la société autochtone.

L'origine (nationalité, culture, langue, religion) est un fait à relativiser. Elle est d'ordre privé et ne doit pas interférer pas dans la vie publique. L'intégration est un phénomène individuel. Il faut réclamer sa propre place dans la société d'accueil.

 

 

L'intégration

et l'affirmation

de l'islamité

L'affirmation de l'islamité n'est pas un obstacle à l'intégration socioéconomique des musulmans : cela peut même être perçu comme un gage de droiture et d'honnêteté. Il faut plus de musulmans diplômés et qualifiés pour changer la mentalité et les préjugés négatifs des autochtones.

Quels que soient vos qualifications professionnelles, votre origine ethnoculturelle (quel que soit votre rapport à celle-ci) détermine votre insertion dans la société d'immigration. Vous êtes d'origine musulmane ? Mieux donc vaux rendre vos origines discrètes.

 

 

La source de la discrimination des musulmans dans

la société d'immigration

Il faut relativiser l'origine ethnoculturelle comme source de discrimination sociale. Dans l'explication de la marginalisation dans la société d'accueil, les désavantages sociaux structurels de la population musulmane et la situation économique actuelle pèsent plus que la discrimination nette qu'elle subit. D'une génération à l'autre, la situation des musulmans s'améliore en comparaison des Belges des milieux populaires.

La discrimination ethnique est un grave problème. L'islam suscite une peur irrationnelle. Il existe des préjugés négatifs que les Européens ont des musulmans en général. Dans l'explication de l'exclusion, les désavantages socioéconomiques structurels de la population musulmane pèsent moins que la discrimination ethnique nette qu'elle subit. Quoi que vous fassiez, vous souffrez de marginalité parce que vous êtes musulman.

 

 

Mode d'action

dans privilégié dans l'espace public belge

Préférence nette pour la constitution de groupements associatifs à connotation nationale ou confessionnelle pour être représenté, se défendre, se faire accepter et pour combattre l'exclusion. Il faut compter sur ses propres forces et créer son élite intellectuelle, associative, politique et économique. Une adhésion sensible aux discours et aux catégories politico-philosophiques des pays d'origine.

Recherche d'une inscription individuelle et banalisée dans les institutions, organismes, mouvements, associations et partis du pays d'accueil pour se faire accepter et combattre l'exclusion et le racisme. Nette distinction entre l'espace public occidentalisé/sécularisé et l'espace privé (discret) familial/communautaire. Adhésion claire et ouverte aux catégories idéologiques, philosophiques et politiques occidentales.

 

Le sens commun des jeunes travailleurs interviewés dans l'enquête citée précédemment rejoint remarquablement l'avis professionnel et les observations des travailleurs sociaux marocains et turcs que nous avons conviés à nos groupes de discussion. Les uns et les autres identifient (et s'incluent dans) deux grandes catégories au sein des populations musulmanes de Belgique quant à l'analyse de la situation d'exclusion et au choix des moyens d'y remédier. D'un côté se trouvent les « assimilationnistes » et/ou les tenants du modèle de la participation citoyenne, et de l'autre côté se rangent les « communautaristes » et/ou les adeptes du modèle de la présence communautaire. Mais les positions défendues dans ces deux catégories ne sont pas fondamentalement inconciliables. Le tableau inséré dans le texte présente une synthèse de ces positionnements.

Il semble que les populations musulmanes n'adhèrent pas exclusivement à l'un ou l'autre de ces deux pôles. Dans leur grande majorité, les musulmans de Belgique « panachent » les prérogatives ou les caractéristiques de ces deux catégories idéologiques selon les contextes sociopolitiques et économiques concrets qui se présentent à eux. En fait, les deux grandes catégories se différentient avant tout par leur composition sociologique. Les jeunes générations, les musulmans les plus sécularisés et les plus scolarisés, ainsi que les Marocains se reconnaîtraient plutôt (mais pas exclusivement) dans la première catégorie. Les musulmans plus âgés (notamment les primo-migrants), les croyants les plus traditionnels et les moins scolarisés, ainsi que les Turcs adhéreraient plutôt (mais pas exclusivement) dans la seconde catégorie. Il est également intéressant à remarquer que le groupe, logiquement le plus attaché à son islamité, les « communautaristes », est celui qui semble croire le moins à la structuralité de la discrimination des musulmans en Europe et en Belgique. Pour cette catégorie, « les musulmans ne souffrent pas d'exclusion parce que, tout simplement, ils sont musulmans » ! Cette appréciation de la réalité sociale, paradoxale en apparence, pourrait trouver une explication dans le fait que les « communautaristes » sont aussi les immigrés musulmans qui ont proportionnellement le moins de contacts avec les différentes institutions, le marché du travail et les médias de la société d'accueil.


Conclusion :

repli communautaire et marginalité économique comme réponses à l'exclusion ?

Quelle que soit leur catégorie d'identification, les travailleurs musulmans de Belgique sont encore majoritairement infraqualifiés. Le plus souvent, ils sont assignés au marché secondaire de l'emploi et à ses conditions précaires de travail s'ils ne sont pas la proie du chômage de longue durée. Or l'insertion professionnelle des musulmans des deux sexes semble avoir un poids considérable dans la construction de leurs rapports à la société d'accueil. La possession d'un emploi stable assume une fonction irremplaçable dans l'acquisition d'une conscience de soi positive. Par le statut social qu'il instaure, l'expérience de vie qu'il génère, les contacts et les rencontres qu'il permet et les revenus qu'il procure, l'emploi demeure encore un mode de socialisation ou un lien social primordial dans notre société. Dans le cas des travailleurs d'origine musulmane, l'emploi donne les moyens de décoder efficacement la réalité de la société d'accueil. Il permet d'opérationnaliser avantageusement une double appartenance culturelle. Il rend possible, enfin, une prise distance à l'égard de l'altérité négative qui leur est assignée par le monde du travail[16] et, plus généralement, par la société d'accueil. Sans travail, les travailleurs musulmans n'auront pas les moyens d'établir des contacts fructueux avec la société d'accueil ni de combattre les préjugés et les peurs irrationnelles dont ils sont l'objet.

Pourtant la dégradation continue du marché de l'emploi affaiblit les cadres traditionnels de la socialisation par le travail. La crise de l'emploi suscite ainsi de nouvelles inégalités bien plus profondes qu'une seule différence de richesse matérielle entre ceux qui ont un travail stable et les autres. Il y a quelques années les jeunes d'origine musulmane pouvaient se dire, « je n'ai pas d'emploi, parce que je n'ai pas terminé mes études et je ne suis pas qualifié ». Mais aujourd'hui de plus en plus de jeunes obtiennent un diplôme et acquièrent la nationalité belge. Cependant leur situation économique n'évolue guère : même ceux-là ont des difficultés d'insertion socioprofessionnelle. Il y a encore plus de chômeurs en général et dans les populations musulmanes en particulier. Le mécontentement et la déception grandissent. Dans la population musulmane de Belgique, tant chez les femmes que chez les hommes, il existe désormais un fort potentiel de demande d'emplois informels et/ou communautaires.

Se trouvant en première ligne parmi ceux qui sont touchés par l'exclusion sociale, les jeunes générations de l'immigration musulmane pourraient aujourd'hui rejoindre plus massivement le pôle des « communautaristes ». Ils pourraient davantage privilégier un repli communautaire afin de s'en sortir par des activités économiques de nature marginale et basées sur la valorisation de liens ethniques ou religieux. D'un autre côté, la dérégulation et la flexibilité accrue des économies européennes permettent plus qu'auparavant le développement d'activités non déclarées qui fonctionnent « en dessous du salaire minimum garanti » et où cherchent le salut tous les exclus du marché officiel de l'emploi, comme les travailleurs musulmans en bonne partie. Dans cet engrenage, le repli communautaire et la marginalité tant économique que sociale risquent de devenir des références durables.

Un facteur qui peut illustrer ce repli est l'apparition d'une couche d'entrepreneurs issus de l'immigration musulmane[17]: ceux qui justement ont développé des liens et des solidarités de type ethnique ou religieux pour faire face à la crise de l'emploi. Les entrepreneurs du commerce ethnique n'ont aucune difficulté à trouver dans leur propre communauté des travailleurs exclus du marché officiel de l'emploi. La marginalité sociale de leur entourage et le cloisonnement communautaire sont leurs plus précieux capitaux. L'émergence de niches sectorielles ethniques que l'on peut observer en Belgique (par exemple, la surreprésentation des entreprises turques dans le nettoyage de bureau et dans les travaux publics, ainsi que dans la petite distribution de produits alimentaires ; celle de restaurants et de compagnies de taxis marocains ; celle des stations services, des night shops et copy shops indo-pakistanais; etc.) est une illustration significative de l' ethnostratification où des entrepreneurs d'origine musulmane parviennent à exploiter la main-d'oeuvre marginalisée et infériorisée de leur propre communauté.

Les activités économiques informelles ou non déclarées à la tête desquelles se trouve le travail au noir sont loin d'être des formes archaïques d'emploi. Au contraire, elles sont parfaitement adaptées aux transformations que l'économie européenne a connues depuis un quart de siècle[18]. L'économie souterraine, qui s'est consolidée ces dernières années, est une conséquence de la flexibilité accrue et de la précarisation de l'emploi officiel. Il existe donc désormais une population active au chômage qui ne trouvera plus de travail dans le secteur primaire ni même dans le secteur secondaire de l'emploi, qui est pourtant précaire aussi. Par ailleurs, il existe des branches d'activité économique où demeure un besoin incompressible de travailleurs exécutants infraqualifiés des deux sexes. Ces emplois sont mal rémunérés. Ils supposent des horaires et rythmes de travail variables. Il s'agit des secteurs où la production ne nécessite pas beaucoup de technologie mais bien une participation intensive de la main-d'oeuvre comme, dans le cas belge, le secteur de la construction (y compris la rénovation de bâtiments) et des travaux publics, les transports routiers, la réparation automobile, la manutention, le gardiennage, l'industrie de l'habillement (la confection), le secteur de la petite distribution (épiceries, boulangeries, stations-service), la restauration, l'hôtellerie, le nettoyage industriel ou celui de bureaux, le nettoyage de domiciles privés, la garde d'enfants, le jardinage, etc. Ces branches d'activité sont également celles qui connaissent les plus fortes fluctuations d'intensité saisonnières ou conjoncturelles.

Il s'agit de secteurs économiques largement ethnostratifiés, où la surreprésentation des travailleuses et travailleurs de musulmans est remarquable même s'ils partagent parfois les emplois de ces secteurs avec des immigrés clandestins venus de Pologne ou d'autres pays de l'Europe de l'Est. L' ethnostratification de la société est synonyme de marginalisation, de cloisonnement ethnique et de repli communautaire. Elle s'est renforcée parallèlement au reflux de l'emploi manuel non qualifié, à la précarisation du travail, au développement de l'économie souterraine et à l'avènement des jeunes générations de travailleurs issus de l'immigration musulmane. Le phénomène trouve son origine à la fois dans les effets sociaux des transformations structurelles de l'économie et la discrimination ethnique présente de manière endémique dans la société.

NOTES

[1] Pour un exposé factuel de la situation socioéconomique des musulmans de Belgique, qui représentent près de 4% de la population, voir l'ouvrage suivant dans lequel différentes analyses empiriques et une bibliographie détaillée sont présentées : U. Manço (dir.), Voix et voies musulmanes de Belgique, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, collection Travaux et Recherches, n°43, Bruxelles, 2000, 210 p. Voir sur ce site.

[2] En 1999, par exemple, un salarié belge sur 10 travaillait sous contrat à durée déterminée (le taux était de 15% pour les femmes). La même année, plus d'un travailleur sur 5 était employé à temps partiel. Le taux de travail à temps partiel monte à 40% dans la population active salariée féminine (Ministère de l'Emploi et du Travail, Bruxelles).

[3] Quelques données sur le chômage en Belgique : les chômeurs complets indemnisés par des allocations de chômage représentaient 9,1% de la population active en 1998. Comparativement, ce taux était de 7,3% chez les hommes, de 11,4% chez les femmes, de 23,6% pour les travailleurs de moins de 25 ans et de 38% chez les travailleurs musulmans (de nationalité marocaine, turque, algérienne ou tunisienne). Parmi ces 477.000 chômeurs complets indemnisés 62% étaient sans emploi depuis plus d'un an (chômage de longue durée).

[4] Entre 1974 et 1993, pas moins de 500.000 postes de travail ont été perdus dans l'industrie belge. Ce chiffre représente le tiers des effectifs industriels de 1973. Dans le même temps, 550.000 emplois ont été créés dans le secteur des services (A. REA, La société en miettes. Epreuves et enjeux de l'exclusion, Bruxelles, Labor, 1997, p.34).

[5] Selon les données du Ministère de l'Emploi et du Travail (1996), la population active salariée a reculé de 3.022.600 unités en 1981 à 2.995.568 en 1995 (-27.032 salariés). Pendant ce temps, la population active indépendante est passée de 608.568 à 699.144 unités (+90.576 indépendants).

[6] Selon le recensement belge de 1991, le taux d'activité des hommes de 15 à 64 ans était de 79,5%. Celui des femmes de 15 à 59 ans était de 58,8%. Pour les Turques de Belgique, ce taux était de 37% et pour les Marocaines de 32%. Dans la Région de Bruxelles-Capitale, celle qui accueille la plus importante concentration d'immigrés musulmans, le taux d'activité des femmes étrangères (toutes nationalités confondues) était de 31,6% en 1991. Cette moyenne est montée à 37% en 1997 (Institut national de Statistiques, Enquêtes sur les Forces de Travail, 1991-1997, Bruxelles).

[7] En Belgique, il y avait en 1998, 477.000 demandeurs d'emploi indemnisés par des allocations de chômage (9,1% de la population active). Pour avoir une idée plus précise du nombre de demandeurs d'emploi, il faut ajouter à cette population les 100.000 chômeurs « âgés », les 135.000 prépensionnés, les 82.000 personnes aidées par les Centres publics d'Aide sociale (les personnes ayant droit au « minimex») et les quelque 200.000 personnes qui sont soit des travailleurs partiellement au chômage soit au chômage complet mais n'ayant droit à aucune couverture sociale. Le total atteint le nombre de 994.000 demandeurs d'emploi. Ce qui équivaut comme taux de sous-emploi à près d'un actif sur cinq ! (Ministère de l'Emploi et du Travail, Bruxelles)

[8] Selon l'Enquête sur les forces de travail de 1996 effectuée par l'Institut national de statistiques (Bruxelles, 1997), 36,8% des femmes actives disposaient d'un diplôme d'études supérieures contre 26,9% des hommes actifs. Dans le bas de la hiérarchie des diplômes, 28,8% des femmes actives étaient infraqualifiées, avec un diplôme d'études secondaires inférieures au maximum. Ce taux d' infraqualification était de 37,5% chez les hommes actifs.

[9] C. Dubar, « Socialisation et processus », dans S. Paugam (dir.), L'exclusion. L'état des savoirs, Paris, La Découverte, 1996,  p. 111-115.

[10] Le chômage fonctionne comme une file d'attente à l'envers. Les derniers arrivés sont les premiers servis. Plus longue est la durée du chômage, plus le candidat-travailleur aura du mal à faire admettre à l'employeur qu'il correspond aux critères d'employabilité en vogue. Les périodes d'inactivité dues à la maternité exercent la même influence négative pour bon nombre d'employeurs. Si aux yeux des employeurs, la paternité est un indice de stabilité, la maternité signifie manque de motivation professionnelle et même risque d'absentéisme !

[11] L'embauche de chômeurs indemnisés permet dans certains cas l'octroi de primes ou de substantielles réductions de charges patronales, offertes aux employeurs par les pouvoirs publics. L'embauche de demandeurs d'emplois non bénéficiaires d'allocations de chômage ne donne pas droit à de tels avantages. Une nouvelle politique, plus sévère en matière d'accès au bénéfice d'allocations de chômage, a été mise en application en Belgique depuis 1995. En conséquence de cette législation, un grand nombre de personnes ont été exclus du bénéfice d'indemnités de chômage pour cause de durée de chômage « anormalement » longue. Les personnes que la nouvelle loi a exclues sont majoritairement des femmes. Pour ces chômeuses, l'exclusion du bénéfice d'allocations de chômage signifie également le non-accès aux avantages des politiques de remise au travail.

[12] B. SMEETERS et A. NAYER, « La discrimination à l’accès à l’emploi en raison de l’origine étrangère : le cas de la Belgique », Cahiers des Migrations internationales, n°23, BIT, Genève, 1998.

[13] L. M. SUARD, P. TARGOSZ et D. PRAILE, Gérer l'altérité. Parcours d'insertion socioprofessionnelle de jeunes issus de l'immigration, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, Sybidi Papers Collection, n°20, 1997. Il s'agit d'interviews approfondies ou de récits biographiques d'une trentaine de jeunes travailleurs des deux sexes, majoritairement d'origine marocaine.

[14] Pour une approche scientifique du phénomène de l'ethnostratification du marché de l'emploi en Belgique voir : A. MARTENS, « L'insertion des immigrés dans l'emploi », dans A. Bastenier et F. Dassetto (éd.), Immigration et nouveaux pluralismes, une confrontation de sociétés, Bruxelles, De Boeck-Université, 1990, p. 123-156 ; S. LOTFI, L'immigration clandestine de main-d'oeuvre dans la région bruxelloise, Bruxelles, Bruylant, 1995.

[15] Sur 70 invitations, nous avons reçu aux Facultés universitaires Saint-Louis, à Bruxelles, un total de 31 personnes d'origine marocaine ou turque (dont 12 femmes), représentant 19 associations ou organismes différents. Les groupes de discussion ont eu lieu en mai 1998 et ont permis 12 heures d'enregistrements. Madame Fabienne Brion, professeur à l’Université catholique de Louvain, a assumé avec l'auteur du texte la co-organisation et la co-animation de ces groupes.

[16] Une récente enquête française démontre que les préjugés négatifs et les comportements racistes envers les travailleurs d'origine musulmane sont très fréquents sur les lieux de travail. Ils concernent également les actes posés par les collègues nationaux de souche et ne se limitent pas seulement à la discrimination à l'embauche opérée par les employeurs (Ph. Bataille, Racisme au travail, Paris, La Découverte, 1997).

[17] Sur le développement du commerce ethnique au sein de la population immigrée musulmane en Belgique, voir notamment : A. MANÇO et O. AKHAN, « La formation d'une bourgeoisie commerçante turque en Belgique », Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 10, n° 2, p. 149-162, 1994 et A. BASTENIER, « Conscience ethnique et islam », dans F. Dassetto (éd.), Facettes de l'islam belge, Bruxelles, Academia-Bruylant, p. 47-67, 1997.

[18] La presse belge a fait écho en septembre 1998 aux conclusions d'un rapport de la Commission européenne sur le travail non déclaré dans l'Union. La Belgique occuperait la troisième place derrière la Grèce et l'Italie selon l'importance de l'économie informelle. Le produit du travail au noir équivaudrait à une somme allant de 12 à 21% du produit intérieur brut belge. Les secteurs les plus concernés seraient la construction et les travaux publics suivis du secteur HORECA. Il faut cependant relativiser ces résultats qui concernent les secteurs à fortes proportions de travailleurs musulmans : une partie non négligeable du travail au noir est le fait des heures supplémentaires non déclarées effectuées dans des grandes entreprises par des travailleurs qualifiés et souvent nationaux de souche. Sur l'économie informelle voir également : L. SLIMANE, op. cit., p. 52-54 et 104-115, 1995.

© U.Manço, 2001. Le texte de cette contribution sera publié en version résumée dans une revue québecoise, Revue Québec (au Canada).

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